La lumière qui filtrait à travers les volets du petit logis n’avait rien de naturel. Elle possédait cette pâleur laiteuse, brumeuse, propre aux matins qui ne se lèvent jamais vraiment. Wismerhill ouvrit les yeux dans un sursaut intérieur, son corps alourdi par le passage entre Yuggoth et ce lieu qui se présentait sous les traits d’un souvenir. L’odeur du bois humide, de la terre mouillée et des fibres anciennes du drap lui parvint avec une précision presque douloureuse. Ce n’était plus la viscosité infernale de la planète des Rêveurs, mais c’était loin d’être la chaleur familière d’un véritable chez-lui. Son souffle s’échappa lentement de ses lèvres tandis qu’il se redressait, portant une main à son front : pas de couronne, pas de manteau impérial, pas même une trace de sang. Pourtant, quelque chose en lui pesait, comme si son âme n’avait pas tout à fait rattrapé son corps.
Il se figea lorsque la voix retentit derrière la porte : la voix d’une femme, douce et claire, qui traversa l’air comme un couteau glissant dans une plaie refermée depuis longtemps. Fey. Il reconnut instantanément le timbre, cette familiarité, cette chaleur qui autrefois avait su transpercer la poussière et la brutalité de la horde de Ghorghor Bey. Un battement de cœur plus lourd que les autres cogna dans sa poitrine ; il avait cru avoir tout enterré, tout abandonné, tout surmonté, et pourtant voilà que le passé se tenait derrière une simple porte, aussi tangible qu’un souvenir qu’on n’aurait jamais osé affronter. Mais la pièce elle-même trahissait le mensonge. Les contours semblaient trop nets, les ombres trop fixes, comme si le décor imité par ce Purgatoire ne savait pas tout à fait comment bouger. Il comprit, avec une froide lucidité, que ce lieu n’était pas son passé : c’était un piège bâti avec la chair même de ses souvenirs.
Il se redressa, saisit Hellvekin contre la table. La lame vibra faiblement sous ses doigts, comme si elle reconnaissait l’artifice de cet endroit. Les Vents murmuraient à travers le métal, un souffle ténu qui s’insinuait dans sa conscience : un avertissement, un fil d’Ariane dans un labyrinthe d’illusions. Il s’habilla lentement, chaque geste marqué d’une extrême prudence. Ici, l’ennemi ne prendrait pas la forme d’un démon, ni d’une marionnette de Flagg, mais celle d’un souvenir apaisant. La paix elle-même pouvait être une prison.
Quand il ouvrit la porte et posa le pied dehors, une brume opaque recouvrait le village. Elle ondulait au ras du sol comme une mer morte, avalant lentement les contours des maisons. Les toits, les palissades, les puits en pierre étaient exactement comme dans ses souvenirs — trop exactement. Aucun bruit. Aucun souffle de vent. Aucun enfant courant entre les maisons. Et partout, des traces de pas fines et légères : celles de Fey. Elles s’enfonçaient dans la brume, traçant une route unique, un couloir vers l’inconnu.
Il s’avança. Chaque pas semblant disparaître avant même de toucher le sol, comme si le monde refusait d’admettre sa présence. Le silence devint si dense qu’il en était presque palpable, comme une main invisible posée sur sa gorge. Et peu à peu, il sentit sur lui l’attention de quelque chose. Pas un regard. Une multitude. Une centaine de consciences indistinctes, curieuses, affamées, peut-être admiratives, observaient depuis les interstices de la brume. Les ombres qui bougeaient à la périphérie de son champ de vision n’étaient pas humaines : elles avaient la façon de se mouvoir des rêves rendus vivants.
La brume finit par pivoter, comme mue par une volonté propre, et s’écarta lentement pour révéler une clairière. Au centre, Fey l’attendait. Elle se tenait debout dans la pose familière : l’arc à la main, la posture altière, la fragilité qu’elle n’avait jamais vraiment assumée. Pendant une seconde, Wismerhill sentit une brûlure dans le cœur — le souvenir d’un amour simple, pur, presque naïf. Mais cela s’effaça lorsqu’il vit ses yeux. Ils n’étaient plus bleus. Ils brillaient d’un vert phosphorescent, la même lueur que les cieux de Yuggoth.
La fatigue quitta instantanément son esprit, balayée par une froide clarté. Ce n’était pas Fey. C’était une rémanence de sa mémoire, prise, souillée, remodelée. Une marionnette façonnée par la Négation, un fragment de son passé exhibé comme une offrande empoisonnée. La créature leva lentement son arc. La corde se tendit dans un craquement sec. Une flèche se forma entre ses doigts, noire, d’une matière organique qui semblait respirer. Wismerhill serra la poignée d’Hellvekin. Les Vents se mirent à chanter dans la lame, la reliant à lui, éveillant la lumière dorée de ses yeux.
La flèche jaillit. Il pivota avec un réflexe d’une vitesse surnaturelle, et le projectile passa si près qu’il sentit l’air vibrer contre sa joue avant de s’écraser dans le sol dans une gerbe d’ombre qui se tordit comme un animal agonisant. Fey — ou ce qui se tenait sous ce visage emprunté — éclata d’un rire aigu, trop aigu pour une gorge mortelle. La forêt entière réagit. Les silhouettes se détachèrent des arbres : des guerriers sans visage, des enfants aux orbites vides, des soldats de la horde de Ghorghor Bey, tous ceux qu’il avait vu mourir sous la bannière du chaos et de la guerre. Des fantômes de son passé.
La Négation frappa dans sa poitrine comme un marteau, réveillant la marque de Flagg. Elle murmurait, douce et glacée, promettant puissance, oubli, absolution. Mais derrière elle, plus loin, plus fragile, une voix s’élevait : un souffle maternel, patient, ancien. Les Vents du Sud et de l’Est chantaient à travers lui, tentant de lui rappeler qui il était avant la chute. « Souviens-toi du chant, pas du cri », murmura une voix qui n’était pas la sienne.
Levant haut son épée vers le ciel, il décida alors de faire appel à ceux qu'il avait oublié depuis son serment d'allégeance à La Lune Noire.
" À moi, Vents du monde ! "