Arès arqua légèrement un sourcil.
Un cheval blanc.
Pendant un bref instant, l'image traversa son esprit avec une netteté presque dérangeante. Lui, Arès, chevauchant quelque monture immaculée pour emporter Aphrodite loin de l'Olympe, loin des intrigues divines, loin des regards de leurs frères et sœurs. Une existence simple, retirée quelque part dans les montagnes du Péloponnèse, à l'abri des guerres, des prophéties et des drames qui semblaient poursuivre les immortels avec autant d'obstination que les mortels. L'idée avait quelque chose d'absurde. Presque ridicule.
Parce qu'il n'avait jamais été un sauveur.
Les hommes inventaient des héros pour cela. Des princes, des champions, des chevaliers capables d'arracher les belles jeunes femmes à leur destin. Arès n'avait jamais appartenu à cette catégorie d'individus. Depuis sa naissance, on ne l'avait jamais appelé pour sauver quoi que ce soit. On l'invoquait lorsque les négociations avaient échoué, lorsque les serments étaient brisés, lorsque les royaumes se préparaient à s'entre-dévorer. Il était celui qui révélait les blessures, pas celui qui les refermait. Celui qui assistait les hommes lorsqu'ils décidaient enfin de cesser de mentir sur eux-mêmes. Même aujourd'hui, après les guerres, après les siècles, après la mort et sa propre renaissance, il demeurait incapable de s'imaginer dans le rôle du héros venu arracher une princesse à sa tour. Cette image ne lui ressemblait pas. Elle n'avait jamais été la sienne.
Pourtant, il devait reconnaître une chose : si quelqu'un avait été capable de lui faire envisager une telle absurdité, c'était probablement Aphrodite.
Son regard se posa alors sur elle avec une attention nouvelle ; sur son sourire, sur cette insolence délicieuse qui n'avait pas disparu malgré les millénaires, sur cette manière qu'elle avait toujours eue de glisser une provocation entre deux confidences, comme si elle refusait obstinément de laisser une conversation devenir entièrement sérieuse. Puis vint cette dernière remarque. Cette comparaison entre la lance qu'elle tenait dans sa main et une autre qu'elle prétendait manier avec davantage d'expérience.
Quelque chose vacilla derrière les yeux gris du Dieu et sa main se leva sans prévenir.
Ses doigts se refermèrent autour de sa mâchoire avec une fermeté tranquille, maîtrisée, mais impossible à ignorer. Pas assez pour lui faire mal, mais assez pour lui rappeler qu'il était Arès, le Dieu de la Guerre. Il lui releva lentement le visage malgré la pointe de la lance qui continuait à effleurer sa joue. La pression n'était pas douloureuse. Elle était simplement là. Irréfutable. Comme un rappel silencieux de ce qu'il était. Pendant quelques secondes, Arès ne dit rien. Il se contenta de l'observer.
Ses yeux parcoururent les traits de la déesse avec une attention presque troublante. Ses prunelles magnifiques. La courbe parfaite de ses lèvres, la douceur irréelle de sa peau. Entre ses doigts, Aphrodite semblait presque fragile. Délicatement façonnée par quelque artiste divin trop talentueux pour être honnête. Le contraste entre eux était saisissant. Il le remarquait plus encore maintenant qu'autrefois. La finesse de son visage sous la rudesse de sa propre main. La chaleur soyeuse de sa peau contre les callosités anciennes qui recouvraient ses doigts. Lui ressemblait à une arme. Elle ressemblait à tout ce pour quoi les hommes acceptaient de mourir.
Et c'était précisément le problème…
Une partie de lui avait envie de l'embrasser.
Pas uniquement parce qu'elle était belle. La beauté n'avait jamais suffi à impressionner un dieu ayant traversé plusieurs millénaires. Non. Il voulait l'embrasser parce qu'elle demeurait dangereuse. Parce qu'elle possédait encore cette capacité exaspérante à réveiller en lui quelque chose qu'aucune guerre, aucun royaume et aucune victoire n'étaient jamais parvenus à satisfaire complètement. Parce qu'après tout ce temps, il lui suffisait encore d'un sourire et d'une phrase murmurée pour rappeler à son corps des souvenirs qu'il croyait avoir abandonnés derrière lui. Une part de lui désirait la blottir contre ses muscles puissants, sentir sa chaleur contre la sienne, retrouver l'incendie familier qu'ils avaient autrefois partagé.
Mais une autre part éprouvait une frustration presque égale.
Car ce qui l'avait poussé à accepter son étrange demande n'avait jamais été cette vieille histoire de coucherie. Ni leurs enfants, ni leurs souvenirs, ni même le désir qu'elle continuait à susciter chez lui. C'était autre chose.
Depuis qu'elle avait franchi les portes de son temple, armée d'une lance qu'elle ne savait pas encore manier, quelque chose avait éveillé sa curiosité. Pas une certitude, ni une prophétie. Arès n'avait jamais aimé les certitudes. Les hommes passaient leur existence à prétendre savoir ce qu'ils étaient ; la guerre existait précisément pour leur démontrer le contraire.
Ce qui l'intéressait n'était pas la femme qu'Aphrodite croyait pouvoir devenir, ce qui l'intéressait était celle qui apparaîtrait lorsque ses habitudes cesseraient de fonctionner. Lorsqu'un sourire ne suffirait plus, lorsqu'une allusion sexuelle ne permettrait plus d'esquiver une vérité inconfortable, lorsqu'elle ne pourrait plus obtenir ce qu'elle voulait simplement parce qu'elle était Aphrodite.
Voilà ce qu'il voulait voir, voilà pourquoi il avait accepté si rapidement. Parce qu'il n'existait que peu de spectacles qu'Arès trouvait plus fascinants que celui d'un être découvrant ce qu'il était réellement lorsque tous ses masques commençaient à tomber. Et voilà qu'au moment même où elle prétendait vouloir emprunter ce chemin, elle revenait déjà à ses réflexes les plus familiers ; au charme, à la provocation, au désir.
Son pouce glissa lentement le long de sa joue.
« Voilà le problème, Aphrodite... » Sa voix était devenue plus basse, plus calme. Presque dangereusement calme.
« Tu viens dans mon temple en affirmant vouloir apprendre à te battre. Tu me parles d'Ishtar. Tu me parles de la guerre. » Son regard descendit brièvement vers ses lèvres avant de remonter dans ses yeux.
« ...et aux premiers échanges, tu essaies déjà de gagner avec les seules armes que tu es certaine de maîtriser. » Un léger sourire étira alors les lèvres du Dieu, pas moqueur, pas cruel… presque amusé.
« Je commence à comprendre pourquoi tes fils refusent de t'entraîner. »
Puis ses doigts se resserrèrent autour de sa mâchoire. Lentement. Délibérément. La pointe froide de la lance reposait toujours contre sa joue. Il la sentait parfaitement, et pourtant, il ne reculait pas. Ses yeux demeuraient fixés sur les siens, immobiles et intenses.
« Je pourrais briser ton visage entre mes doigts. » Le ton était étrangement serein. Comme s'il énonçait un simple fait.
« Là. Maintenant. Tout de suite. » Ses doigts se refermèrent davantage. Juste assez pour lui rappeler ce qu'était réellement la force d'un dieu de la guerre.
« Je pourrais arracher cette lance de tes mains. Je pourrais tapisser les murs de ce temple avec ton sang avant même que tu aies le temps d'achever l'une de tes provocations. » Une légère fumée commença à s'élever de sa main. Une chaleur sourde et vivante, comme si quelque chose brûlait sous sa peau.
Car sienne avait toujours été la fureur.
Sienne avait toujours été la vengeance.
Sienne avait toujours été la violence.
Depuis le premier homme qui avait levé une pierre contre son frère. Depuis la première cité tombée dans les flammes. Depuis le premier royaume bâti sur un champ de cadavres. Arès était né de cette part du monde, et pendant un instant, cette vérité traversa son regard.
« Et pourtant... »
Le mot demeura suspendu quelques instants entre eux. Puis, sans prévenir, Arès relâcha sa mâchoire. Et, dans le même mouvement, sa paume vint heurter son épaule. Le geste était d'une simplicité presque insultante. Ce n’était pas une attaque, pas même une véritable poussée. Simplement un mouvement sec, maîtrisé. Mais exécuté par un Dieu.
Aphrodite sentit aussitôt ses appuis lui échapper. Ses pieds glissèrent sur les dalles polies du temple tandis qu'une force irrésistible la repoussait en arrière. Elle parcourut plusieurs mètres avant de parvenir à retrouver son équilibre.
Arès, lui, n'avait pas bougé. Il se tenait toujours au même endroit. Immobile.
Les bras désormais croisés sur son torse de taureau. Le contraste entre l'effort qu'elle avait dû fournir pour rester debout et l'apparente désinvolture du geste était presque vexant, mais même pour une déesse, la brutalité tranquille du geste avait quelque chose de surprenant.
Un sourire apparut finalement au coin des lèvres d’Arès; lent et insupportablement satisfait.
« Je crois que je trouverai beaucoup plus divertissant de te regarder essayer de faire quelque chose avec cette lance. » Il marqua une courte pause.
« Avec un peu de chance, tu réussiras même à me surprendre avant la fin du siècle. »
Le sourire s'élargit légèrement.
« Commence déjà par me convaincre qu'elle n'est pas simplement un accessoire particulièrement ambitieux. »
Sans attendre la réponse d’Aphrodite, Arès lui tourna déjà le dos, comme si la discussion était close, comme si le sujet de leurs anciennes coucheries, de leurs regrets et de leurs provocations respectives avait soudain perdu tout intérêt.
Ses pas résonnèrent lentement sur les dalles du sanctuaire tandis qu'il se dirigeait vers l'un des murs du temple. Des centaines d'armes y reposaient. Certaines étaient olympiennes. D'autres provenaient de royaumes oubliés. D'autres encore avaient été arrachées à des mondes qui n'existaient plus.
Des lances couvertes de runes. Des glaives brisés ayant appartenu à des rois morts depuis des millénaires. Des haches capables d'abattre un géant. Des armes forgées dans des métaux que seul Héphaïstos pourrait encore reconnaître. Arès s'arrêta devant elles. Son regard glissa lentement sur l'ensemble. Puis il fit son choix ; naturellement, comme toujours.
Sa main se referma sur une épée à une main dont la garde représentait les bois d'un cervidé. Le métal gris de la lame portait encore d'étranges inscriptions gravées sur toute sa longueur, dans une langue oubliée depuis longtemps. Le cuir qui recouvrait la poignée était usé par le temps, mais parfaitement entretenu. L'arme avait appartenu jadis à un prêtre-roi venu d'un monde sauvage où les hommes s’étaient détourné du secret de l’acier pour adorer davantage la chair et un dieu serpent.
Un monde disparu depuis longtemps. Mais Arès n'oubliait jamais ses trophées. Il retira lentement l'épée du râtelier. Le poids de la lame fit grincer légèrement le bois. Puis il la soupesa dans sa main. Une seule fois. C'était largement suffisant.
Au simple contact de ses doigts, il connaissait déjà son équilibre. La répartition exacte de son poids. La vitesse à laquelle elle pouvait accélérer. La manière dont elle répondrait à une parade, à une feinte ou à un coup porté de toute sa force. Comme d'autres lisaient un livre, Arès lisait les armes. La lame décrivit alors plusieurs moulinets fluides autour de lui.
Elle semblait soudain légère entre ses mains, vivante. Chaque mouvement était précis et naturel. Comme si l'épée avait toujours été destinée à s'y trouver. Le sifflement de l’acier traversa lentement le temple avant qu'Arès n'immobilise finalement la pointe en direction du sol.
« Elle devrait faire l'affaire. » Un sourire satisfait apparut alors sous sa barbe.
« Ta première leçon. » Sa voix résonna calmement sous la coupole du temple.
« Une lance est une arme de distance. » Son regard glissa vers l'arme forgée par Héphaïstos.
« Peu importe les merveilles que ton mari ait réussi à enfermer dans ce morceau de métal. Peu importe qu'elle puisse se rétracter, s'allonger ou se transformer en ce que bon lui semble. »
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
« Elle restera toujours plus efficace loin de son adversaire que contre sa poitrine. » Il leva lentement sa propre lame.
« Une épée veut s'approcher. » Puis il désigna sa lance du menton.
« Une lance veut l'en empêcher. » Le sourire s'élargit légèrement, prédateur et patient.
« Maintiens moi à distance. » Son sourire s’élargit encore, plus féroce.
« Je suis curieux de voir si tu y parviens mieux avec une lance qu'avec le reste. »