Le palais divin, situé aux confins du monde connu, a été chargé de veiller sur la Tour et sur Terra, et constitue la demeure des Dieux olympiens.
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Entraînement divin [Arès]

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« Tu devrais t’entraîner auprès de Arès, ma chère. »

Aphrodite faisait tournoyer le dernier cadeau forgé par son mari à son attention : une superbe lance dorée. De l’or récupéré dans les mines de l’Olympe, et fondu dans un moule par Héphaïstos en personne. Il était l’un de ceux qui avaient survécu à l’Olympomachie, et qui avaient aidé à mettre fin à l’emprise de Chaos sur l’Olympe. Héphaïstos restait le mari dévoué d’Aphrodite, avec qui il partageait régulièrement les innombrables amantes et amants de sa femme. Leur mariage n’avait jamais reposé sur l’amour. La preuve la plus palpable était qu’aucun enfant n’était né de leur union. Leur amour était avant tout symbolique, voulu par Héra pour féminiser leur grande famille divine. Héphaïstos restait toujours aussi proche d’Aphrodite, et, quand celle-ci lui avait fait part de sa volonté d’apprendre à se battre, Héphaïstos avait forgé pour elle une lance. Elle lui avait rappelé qu’il avait forgé pour Athéna ses armures divines destinées à ses Chevaliers après un épisode complexe où Athéna avait donné naissance à Érichtonios, selon une liaison qu’on disait non consentie de la part de la Déesse. Une affaire surprenante, car Athéna n’était pas du genre à se laisser faire, et Héphaïstos avait beau être le plus talentueux de tous les forgerons, il n’était pas un guerrier.

L’Olympe venait de connaître sa plus grave crise. Les cendres de l’Olympomachie redescendaient encore tandis que Héra s’efforçait de reconstruire le panthéon. Ses plus puissantes divinités avaient perdu la vie, dont la légendaire Trinité de l’Olympe : Zeus, Hadès, et Poséidon. Aphrodite avait aussi fait le deuil de celui qu’elle avait profondément aimé et désiré quand elle était plus jeune, Apollon. Mais Aphrodite n’était pas qu’Aphrodite, elle était aussi la réincarnation de la Déesse Ishtar. Déesse de l’amour et de la guerre, Ishtar avait été une divinité redoutable, l’équivalente de Zeus à tout le moins à l’époque de la Mésopotamie. Aphrodite savait maintenant qu’Ishtar s’était scindée en deux quand elle était tombée sous l’influence des Grands Anciens. Cette histoire, Aphrodite l’avait entendu de la part d’un ancien Dieu qui était venu au sein de l’Olympe, Fulron. Fulron avait eu plusieurs réincarnations, et avait expliqué à Aphrodite qu’elle était une partie de ce que Ishtar fut jadis. Fulron lui avait expliqué qu’Ishtar était devenue une Déesse maléfique en faisant confiance, comme Héra, à la mauvaise personne. Elle avait suivi les conseils du même magicien que celui que Héra avait fait venir à l’Olympe, et qui avait profité de sa venue pour ouvrir la Boîte de Pandore. Le Magicien, comme on l’appelait simplement, avait confirmé à Ishtar que ses craintes sur la chute de Babylone étaient fondées. Après trois millénaires de règne, sa civilisation allait chuter en vénérant les cultes maudits et en vénérant les Grands Anciens. Pour repousser ces derniers, Ishtar avait ainsi choisi de se séparer de la partie en elle qui était dédiée à l’amour, la voyant comme une faiblesse. En faisant cela, elle avait scindé son être en deux parties : Aphrodite, la « partie faible » d’Ishtar, et Inanna, qui avait de ce fait succomber aux puissances néfastes de la ruine, et avait disparu avec la chute de Babylone.

Fulron avait expliqué à Aphrodite qu’elle disposait en elle de la puissance d’Ishtar, et l’avait encouragé à se battre. Aphrodite avait pris la chose très au sérieux, mais il était très difficile de trouver quelqu’un avec qui se battre. Elle avait sollicité ses fils et ses prêtresses, mais aucun n’osait porter sa main sur elle.

« Le problème est qu’ils t’aiment trop, ma chère femme. Tu fais cet effet à tout le monde.
- Alors, que me suggères-tu ?
- Arès est revenu, tu sais. Il a été le premier de nos frères tombés à se réincarner, à tel point que j’en viens à me demander s’il n’avait pas prévu de se réincarner dès le début. »

Arès… Les sentiments d’Aphrodite envers son frère étaient assez nébuleux. Dieu de la Guerre, il était l’éternel rival d’Athéna, protecteur de Sparte là où Athéna était l’égérie d’Athènes. Un nom qui évoquait la guerre, le meurtre, et les tueries liées aux guerres. Étant l’un des enfants de Héra et de Zeus, Arès avait toujours été une divinité majeure en Olympe. Il avait la réputation d’être haï par l’ensemble des autres Dieux ; L’Iliade rapportait de Zeus qu’il avait dit à Arès être le plus haï par lui des Dieux vivant en Olympe, en ce qu’Arès ne rêverait que de guerres et de combats. Aphrodite ne savait donc pas à quoi s’attendre de lui… Et en avait peur. Plus petite, Arès était toujours impressionnant, et Aphrodite se débrouillait toujours pour être avec Athéna quand elle rencontrait Arès.

Devant admettre que Héphaïstos avait raison, Aphrodite délaissa sa forge. Du Palais de l’Olympe, il ne restait plus grand-chose. Le palais central avait été totalement détruit, et, en attendant que Hestia puisse le reconstruire, Héra avait conçu un grand jardin avec un cour d’eau et une structure centrale abritant la table de réunion du « Conseil de l’Olympe », une sorte d’institution provisoire chargée de diriger la reconstruction de l’Olympe, la protection de Terra, et retrouver les Dieux perdus.

Arès disposait encore de son temple, et Aphrodite s’y dirigeait, sa lance nichée dans son dos. Elle était reconnaissable à son armure brillante qu’elle portait, un autre cadeau d’Héphaïstos. La jeune femme se dirigeait ainsi vers le temple d’Arès, sans trop savoir à quoi s’attendre avec lui…
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Le temple d’Arès avait survécu à l’Olympomachie. Cela, en soi, tenait presque du miracle.

Une partie des hauteurs de l’Olympe portait encore les cicatrices laissées par Chaos. Certaines colonnes du palais central demeuraient noircies ; des statues gisaient toujours dans les jardins suspendus comme les membres brisés d’un titan ; et, lorsque le vent soufflait depuis les profondeurs du Palais d’Hadès, il arrivait encore que les prêtres se taisent brusquement, comme si quelque chose, sous la montagne, respirait toujours.
Mais le domaine d’Arès persistait.

Bien sûr, quelques fissures lézardaient désormais les marches du sanctuaire. Quelques statues avaient perdu des visages. Une immense fresque représentant la Gigantomachie avait été éventrée par une entaille noire qui traversait la pierre du sol jusqu’au plafond.
Pourtant, rien ici ne donnait l’impression d’un lieu vaincu. Le temple du Dieu de la Guerre ressemblait à son maître : debout par insolence plus que par sagesse.

Il n’y avait presque personne à cette heure. Quelques prêtresses circulaient silencieusement dans les galeries supérieures, vêtues d’étoffes rouges et noires. Une odeur de cuir chauffé, de bronze ancien et d’encens flottait dans l’air. Des trophées tapissaient encore les murs du sanctuaire : lances brisées, glaives tordus, dépouilles tannées, boucliers arrachés à des royaumes oubliés depuis longtemps par les mortels mais pas par les Dieux.

Arès gardait tout ; les victoires, les humiliations, les serments, les guerres, les amants. Le temple du Dieu ressemblait moins à un lieu de culte qu’à la mémoire violente d’un monde ayant passé des millénaires à s’entre-tuer.

Le sanctuaire principal s’ouvrait sous une immense coupole de bronze où dansaient des reflets rougeoyants. Plusieurs braseros brûlaient encore autour d’un bassin circulaire rempli d’une eau sombre dans laquelle flottaient quelques pétales écarlates.

Même ici, au milieu des armes et des trophées de guerre, quelque chose rappelait que les hommes avaient toujours mêlé le désir à la violence. L’ensemble avait quelque chose de brutal et de sensuel à la fois.

Et puis il y avait les chiens.

Deux énormes molosses noirs circulaient lentement entre les colonnes du temple, massifs au point de rappeler davantage des bêtes infernales que de simples animaux. Leur fourrure sombre absorbait presque la lumière des braseros, et leurs yeux luisaient d’un éclat rougeâtre lorsqu’ils se tournaient vers Aphrodite.

Ils ne grognaient pas, ils observaient seulement. Comme s’ils cherchaient à comprendre pourquoi la Déesse de l’Amour venait jusqu’ici armée d’une lance.

L’un des deux chiens passa lentement devant elle avant de disparaître derrière une rangée de colonnes de bronze. Le second demeura immobile quelques secondes de plus, le regard fixé sur la lance dans son dos, puis détourna finalement la tête avec une étrange dignité.
Quelque part plus loin, un rire étouffé résonna brièvement avant de disparaître. Les braseros projetèrent des reflets mouvants sur les colonnes de bronze lorsqu’une silhouette massive quitta finalement l’ombre du sanctuaire. D’abord une main tenant une coupe de vin noir, puis de larges épaules, puis enfin Arès.

Il portait du noir, évidemment. Pas le noir élégant des courtisans olympiens ni celui des prêtres d’Hadès. Un noir vivant, brut, presque animal. Une étoffe épaisse reposait négligemment sur ses épaules sans réellement chercher à dissimuler quoi que ce soit. Son torse demeurait largement découvert, laissant apparaître la toison sombre qui descendait le long de son poitrail jusqu’à disparaître sous sa ceinture de cuir.

Arès avait l’air d’un roi barbare qu’on aurait, par erreur ou par défi, laissé entrer parmi les Dieux. Et pourtant, il était beau, comme si la guerre elle-même avait décidé de prendre une forme séduisante simplement pour rendre les choses plus compliquées aux mortels. Il n’avait pas la beauté délicate d’ Apollon, ni la beauté irréelle d’Aphrodite, la sienne avait quelque chose de dangereux. Quelque chose qui appartenait davantage aux champs de bataille, aux festins trop arrosés et aux nuits d’excès où les mortels oubliaient soudain toutes les règles qu’ils prétendaient suivre le reste du temps.

Ses cheveux noirs retombaient jusqu’à sa nuque en boucles épaisses légèrement désordonnées. Une barbe sombre taillée en pointe soulignait durement les lignes de son visage. Ses sourcils épais et anguleux accentuaient encore l’intensité de ses yeux gris ; des yeux rapides, brillants, pleins de malice, d’insolence et de cette dangereuse intelligence qu’Arès prenait un plaisir immense à dissimuler derrière son sourire.

Et il y avait son odeur tenace. Un mélange de cuir huilé, de vin épicé et de bois de santal. Quelque chose de musqué, d’agressif et de persistant qui semblait appartenir davantage à un grand fauve qu’à une divinité civilisée. Si l’amant était faible, il pouvait conserver cette odeur sur sa peau plusieurs jours après avoir quitté sa couche.

Ainsi entouré d’armes, de bronze et de flammes vacillantes, Arès paraissait parfaitement à sa place, et parfaitement oisif malgré cela. Il observait la Déesse de l’Amour avec l’assurance tranquille d’un prédateur convaincu que rien n’oserait jamais l’attaquer dans sa propre tanière.

Ses yeux glissèrent lentement sur la silhouette d’Aphrodite avant de s’attarder sur l’armure qu’elle portait. L’observation ne dura qu’un instant. Un instant largement suffisant.

Arès reconnut immédiatement le travail d’Héphaïstos ; les lignes du métal, la manière presque insolente dont l’or épousait les courbes sans jamais sacrifier la solidité, cette précision obsessionnelle que seul le dieu boiteux était capable d’insuffler à ses créations.

Un sourire paresseux étira légèrement les lèvres d’Arès, provocateur. « J’ai pourtant conseillé à ton mari de ne jamais rien offrir à une femme qu’elle ne puisse porter le soir-même. » Sa voix était grave, amusée, dangereusement tranquille.


« Et tu es bien trop vêtue pour venir me demander un service, ma sœur. » Arès avait toujours parlé ainsi ; avec cette insolence scandaleusement confiante qui lui attirait autant de gifles que d’amants. Il provoquait souvent simplement pour voir les réactions, les colères, les regards, les hésitations, et, parfois, les catastrophes.

Arès leva finalement sa coupe à hauteur du visage avant d’en boire une gorgée, sans jamais quitter la sublime Aphrodite des yeux. Puis son regard de loup redescendit vers la lance. Et son sourire changea légèrement. Plus intéressé.

« Même si je dois reconnaître que voir Aphrodite entrer dans mon temple, harnachée d’une lance reste probablement l’une des visions les plus prometteuses que cette journée avait à m’offrir. »
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Il y avait un passif entre eux deux qui n’était pas foncièrement désagréable. Aphrodite avait porté les enfants d’Arès. Trois enfants, plus précisément. Deimos et Phobos, deux jumeaux, ainsi que Harmonie, à qui Héphaïstos forgea un collier divin, réputé pour être maudit. Fût un temps où elle et Arès s’aimaient. Aphrodite appréciait sa force, sa puissance, cette autorité naturelle qui se dégageait de lui. Une liaison que Zeus ne pouvait tolérer, car elle impliquait deux divinités olympiennes. Avec le recul, Aphrodite commençait à se demander si son attirance pour Arès n’était pas une réminiscence de cette partie d’elle-même dont elle avait été séparée avant sa réincarnation. Hélios et Héphaïstos piégèrent Aphrodite et Arès, les enfermant dans un filet doré qui déclencha les moqueries des autres. Suite à cet épisode bien malheureux, leurs relations s’étaient distendues. Aphrodite avait finalement trouvé l’amour auprès d’Adonis, tandis qu’Arès s’était réfugié sur Thrace, région connue à l’époque pour ses barbares.

Aphrodite rejoignit le temple d’Arès. Il était presque totalement vide, et elle fut accueillie par deux des molosses d’Arès. Ils la laissèrent passer, et elle les suivit, marchant jusqu’au cœur du palais, où elle vit Arès. Elle sentit l’odeur du combat, et arriva dans une pièce qui ressemblait davantage à une armurerie qu’à un trône. Arès avait entreposé quantité d’armes de combat.

« Bonjour, Arès. Je te remercie d’accepter ma présence. »

Elle vit son regard détailler son armure. Arès resta silencieux, avant d’ironiser sur celle-ci. Celle-ci sourit doucement à son tour, et se déplaça ensuite.

« Au moins, tu n’as pas lâché tes chiens sur moi, je prends cela comme une première victoire, mon frère. »

Aphrodite marcha un peu, et attrapa sa lance. Elle était rétractable, et se déploya. Aphrodite avait eu un temple à Sparte, où on la dépeignait en armure. On la surnommait alors « Aphrodite Areia », l’Aphrodite armée, comme un autre rappel de celle qu’elle fut jadis.

« Je suis pourtant bel et bien venue te demander un service, mon frère. Je sais que tu as toujours été directe, et c’est quelque chose que j’ai toujours apprécié chez toi. »

Arès n’avait en soi aucune raison de les aider. Mais, s’il était revenu en Olympe, Aphrodite se disait que c’était sans doute parce que, au fond, il continuait à croire en sa famille.

« Les évènements que nous venons de subir sont terribles, mon frère. Mais j’ai aussi appris des secrets sur mon passé. Toi qui as toujours aimé voyager pour guerroyer, tu as sûrement dû entendre parler de la Déesse Ishtar… Déesse de la Guerre et de l’Amour. »

Un curieux mélange, bien sûr. Un mélange qu’on avait encore retrouvé.

« Je me souviens de nos ébats, Arès. Je ne me suis jamais vraiment expliquée pourquoi je trouvais cela attirant. Tu m’avais fait porter une armure à Sparte quand je portais nos enfants, et je suis sûre que tu t’en souviens. Alors, je ne peux pas nier que la vue de tes muscles saillants et de tes Spartiates torse nu suscitent en moi quelques excitations profondes, mais… Il n’y a pas que ça. Vois-tu, j’ai appris que la Grande Déesse Ishtar s’est séparée en deux. Quand elle a senti venir la chute de Babylone, elle a cru intelligent de séparer ses attributs divins en deux : l’amour d’un côté, la guerre de l’autre. Je suis de toute évidence la réincarnation de cette partie liée à l’amour. Mais les choses ne sont jamais aussi simples pour nous les Dieux. Si Héphaïstos m’a forgé cette lance et cette armure, c’est parce que je suis décidée à redevenir la grande Déesse que je fus jadis. »

Ishtar, une divinité majeure et très complexe. Elle n’en restait pas moins une divinité majeure de sa civilisation.

« Malheureusement, mes fils éprouvent quelques difficultés à m’entraîner convenablement. Même si je le leur en donne l’ordre, leur amour pour moi est si fort qu’ils me laissent toujours gagner. Je pense qu’eux-mêmes n’en prennent pas confiance… Toi, mon cher frère, tu as la bataille dans les veines, tu as en toi le goût de la bataille. Pour le dire plus simplement, je pense que ton désir de te battre brûle plus fort encore que ton désir de me faire l’amour. Je suis donc humblement venue solliciter ton assistance… Pour m’entraîner. »
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Arès ne répondit pas immédiatement. Le silence retomba lentement entre eux, vaste et vivant comme les profondeurs d’un champ de bataille après la charge ; cet instant étrange où les survivants réalisent soudain que le monde continue malgré les morts.

Les flammes des braseros vacillaient autour d’eux, tandis que l’or de l’armure d’Aphrodite renvoyait des éclats mouvants sur les colonnes de bronze du sanctuaire. Par moments, les reflets glissaient sur le visage d’Arès et durcissaient encore les lignes sauvages de ses traits ; sa barbe noire taillée en pointe, ses sourcils épais, ses yeux gris où quelque chose brillait toujours avec une intensité trop vive pour être entièrement saine.

Le Dieu de la Guerre observait Aphrodite avec cette attention animale qui lui était propre.

Pas comme les poètes regardaient les femmes. Pas comme les sculpteurs regardaient le marbre. Arès regardait les êtres comme il regardait les batailles ; avec cette faim dangereuse des choses capables de bouleverser le monde. Et Aphrodite avait toujours été cela. Pas seulement belle, dangereuse.

Un léger souffle amusé quitta finalement ses narines. Puis il leva sa coupe de vin noir entre ses doigts puissants avant d’en boire une longue gorgée.

« Ishtar… »

Le nom roula lentement dans sa gorge grave. Comme une vieille vérité tirée des ruines du monde. Ses yeux quittèrent un instant Aphrodite pour dériver vers les hauteurs obscures du temple. Vers les coupoles, vers les ombres, vers les vieilles ténèbres qui existaient déjà lorsque les premiers hommes apprirent à tuer pour un royaume… ou pour une femme.

« Les mortels ont toujours été obsédés par l’idée de séparer les choses. » Sa voix résonnait calmement sous le bronze. « L’amour de la guerre, le désir de la violence et le sacré de la chair. »

Un sourire lent étira légèrement sa bouche, cruel. « Pourtant, depuis les premiers empires, les hommes bâtissent leurs guerres avec exactement les mêmes fièvres que leurs histoires d’amour. » Puis son regard revint sur elle, et cette fois-ci, il ne regarda plus l’armure. Il regarda Aphrodite elle-même, avec cette intensité brûlante qu’il avait toujours eue pour elle ; une intensité presque insolente tant elle assumait entièrement son désir.

Parce qu’Arès n’avait jamais eu honte de l’avoir aimée. Jamais.

Même exposé nu sous les rires des Dieux. Même humilié par Héphaïstos. Même transformé en plaisanterie par tout l’Olympe. Les autres n’avaient vu qu’un scandale. Lui avait vu quelque chose de beaucoup plus simple. Quelque chose d’inévitable.

Héphaïstos forgeait les murs. Les couronnes. Les trônes. Les chaînes capables de retenir les choses. Arès, lui, représentait exactement ce qui poussait les hommes à quitter ces mêmes murs : la faim, l’élan, le vertige, le besoin absurde de vouloir davantage que la sécurité.

Aphrodite…

Aphrodite avait toujours appartenu à cette seconde catégorie.

Oh, elle aimait Héphaïstos. D’une certaine manière. Comme les rois aiment les paix trop courtes ; sincèrement, mais jamais assez pour renoncer à ce qui les détruit. Mais Arès savait, avec cette certitude orgueilleuse qui lui était propre, qu’elle l’avait aimé lui autrement. Avec danger, avec abandon, avec cette part d’elle-même qui ne supportait ni les cages dorées ni les existences immobiles. Elle avait aimé ses caresses brûlantes, ses baisers pleins de fougue, capables de faire oublier jusqu’au nom des royaumes. Aphrodite n’avait jamais cherché auprès de lui la paix. Elle était venue y chercher l’incendie…

Et cette même flamme se tenait désormais devant lui, armée d’or et de volonté.

Le Dieu de la Guerre descendit lentement les marches qui les séparaient encore. Chaque pas résonnait doucement sous la coupole du sanctuaire. L’un des molosses releva la tête en silence avant de la reposer aussitôt. Même les bêtes sentaient parfois lorsque leur maître cessait de jouer.

Arès s’arrêta finalement devant Aphrodite.Très près. L’odeur du cuir huilé, du vin épicé et du bois de santal enveloppa aussitôt l’espace entre eux. Il regarda longuement la lance entre les mains de la Déesse avec une étrangeté délicieuse. Comme quelque chose qui aurait toujours dû exister sans que personne n’ait jamais osé l’imaginer réellement.

Ses doigts vinrent finalement se refermer autour de la hampe dorée avec une lenteur presque distraite. Le contraste avait quelque chose de troublant ; les mains du Dieu faites pour fracasser des mâchoires, éventrer des monstres et renverser des murailles tenant désormais cette arme avec une attention presque intime.

Puis ses yeux gris remontèrent lentement jusqu’à Aphrodite, et, pendant un instant, Arès eut l’air sincèrement fasciné. « Les autres Dieux n’ont jamais vraiment compris ce que tu étais. »

Son pouce glissa lentement contre le bois poli de la lance. « Ils t’ont tous regardée comme un miracle destiné à être contemplé. Aucun n’a vraiment accepté l’idée qu’une créature capable d’inspirer autant de désir puisse aussi donner envie de tuer pour elle. »

Le rire d’Arès fut bas, bref, presque méprisant. « Comme si le désir n’avait jamais été la première des violences. »

Son regard glissa de nouveau sur l’armure forgée par Héphaïstos, puis revint vers elle, beaucoup plus intense. « Mais toi… » Le silence dura une seconde. « Toi, tu n’as jamais été faite pour rester immobile. » Les flammes vacillèrent légèrement autour d’eux. « C’est probablement pour cela que je t’ai aimée avec ardeur. » Aucune hésitation dans sa voix, aucune gêne. Arès n’avait jamais été pudique avec ses désirs. « Pas parce que tu étais belle. » Son sourire s’élargit légèrement. « L’Olympe regorge de belles choses. » Puis ses yeux descendirent lentement vers la lance. « Mais parce qu’il y avait déjà en toi quelque chose qui donnait envie de tout renverser. »

Le silence ne dura pas longtemps cette fois. Arès n’avait jamais aimé les longues contemplations immobiles. Son regard glissa une dernière fois sur l’armure forgée par Héphaïstos. Puis il souffla doucement du nez, amusé.

Comme s’il venait finalement d’accepter quelque chose qu’il savait inévitable depuis le moment où Aphrodite avait franchi les portes de son sanctuaire armée d’une lance. « Très bien. »

Deux mots seulement. Mais quelque chose changea immédiatement dans l’air du temple. Arès relâcha finalement la lance avant de reculer d’un pas. Puis d’un second. Et son regard changea avec ce mouvement, subtilement. Comme un prédateur cessant soudain de contempler une créature fascinante pour commencer enfin à évaluer sa manière de mordre.

« Puisque tu refuses manifestement de rester tranquille et décorative comme l’Olympe l’aurait préféré… »

Un sourire lent reparut sur les lèvres du Dieu. Vivant, provocateur, presque heureux.

« Je vais donc devoir t’apprendre à devenir un véritable problème. » Ses yeux gris brillèrent dangereusement sous les reflets rougeoyants des braseros et, pour la première fois depuis le début de leur échange, Arès eut réellement l’air enthousiaste. Pas à l’idée d’un combat, ni même à l’idée du danger. Mais à celle du changement.

« Et crois-moi, ma sœur… » Sa voix redevint basse, grave, chargée de cette intensité animale qui avait toujours fait d’Arès quelque chose de bien plus inquiétant que n’importe quelle calamité mythologique.

« Il existe très peu de choses au monde que j’aime davantage que voir quelqu’un cesser enfin d’avoir peur de ce qu’il pourrait devenir. »

Arès laissa finalement tomber sa coupe de vin, et le bronze heurta les dalles du temple dans un tintement lourd qui résonna longuement entre les colonnes et les braseros.
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Les choses se passaient finalement mieux que ce qu’Aphrodite aurait pu craindre. Peu de gens pouvaient humilier Arès et croire s’en sortir. En son for intérieur, Aphrodite s’était toujours dit que Arès avait dû la croire coupable de son humiliation avec Héphaïstos. Après tout, chacun savait que la relation entre les deux divinités ne reposait pas vraiment sur l’amour, même si les deux avaient pu faire l’amour plus que de raison. Au lieu de ça, Arès sembla même se détendre un peu, se rapprochant d’Aphrodite. Il observa son armure, sa lance, et commenta le fait que l’Olympe l’avait toujours sous-estimé. Un point de vue qu’Aphrodite ne pouvait pas vraiment négliger, même s’il aurait été faux de la dépeindre comme une divinité mineure de l’Olympe. Aphrodite était désormais suffisamment lucide pour accepter de faire face à son passé. Et, aussi surprenant que cela soit, si elle se trouvait finalement là, c’était à cause de Héra. Héra, cette mère impitoyable, cruelle, jalouse, avait fait preuve d’une rare humilité au sein des Dieux. Aphrodite connaissait désormais toute la vérité. Elle savait que Héra avait accepté d’endosser le mauvais rôle, celui de la Reine jalouse qui maudissait les enfants adultérins de Zeus, d’être le symbole de la soumission de la femme. Elle avait endossé tout cela pour masquer au monde la vérité sur le mal qui avait toujours hanté Zeus. Un mal dont Arès semblait avoir toujours été le réceptacle… Mais, maintenant, Aphrodite voyait les choses différemment.

Elle laissa donc Arès parler. Il était prêt à l’entraîner, ce qui arracha aux douces lèvres d’Aphrodite un bref sourire.

« Nous, les Dieux, sommes aptes à masquer ce que nous sommes réellement. Cela vaut pour moi, cela valait pour Héra et pour Zeus… Et cela vaut aussi pour toi, Arès. »

Elle prenait sans doute des risques, mais Aphrodite ne pouvait pas juste accepter son entraînement sans clarifier les choses entre eux. Il savait qu’elle avait toujours été plus qu’une simple divinité à la grande beauté. N’avait-elle pas participé à la guerre de Troie ? Elle avait convaincu Pâris de la suivre, elle lui avait offert l’amour de la Princesse Hélène, conduisant Pâris à la ravir à Ménélas, roi de Sparte, pour la conduire à Troie. En un sens, Aphrodite avait donc toujours été liée à la guerre, et toujours liée à Arès. Et, à sa manière, Arès aussi. Alors qu’en tant que Dieu protecteur de Sparte, il aurait dû s’opposer aux Troyens, Arès avait choisi de les soutenir. Avec le recul, Aphrodite se demandait aussi si ce choix n’était pas motivé par elle, comme sa volonté de protéger l’amour d’Hélène et de Pâris, conscient de l’importance que Aphrodite accordait à l’amour.

« J’en viens parfois à me dire que j’ai béni l’amour de Pâris et d’Hélène dans l’espoir de déclencher la guerre de Troie… Peut-être pour te faire plaisir. Tu vois, j’ai toujours pensé que tu étais fort, mais aussi instable, que tu aimais le sang plus que tout le reste. S’il faut faire la liste des Dieux susceptibles d’être atteints par les Maux de Pandore, tu étais en tête de liste. Pourtant, la rapidité que tu as eu à te réincarner tend à démontrer que, sur ce point comme sur d’autres, la sotte Déesse que je suis s’est trompée. »

Aphrodite se tut pendant quelques instants.

« Je commence à me demander si Héphaïstos ne nous a pas joué ce tour pour t’éloigner de l’Olympe… Comme si mon époux avait senti qu’il fallait t’en éloigner. Je m’en suis toujours voulue, Arès. J’ai pendant très longtemps porté ce fardeau en moi, la honte d’avoir été celle qui a provoqué les moqueries de nos frères. Héra m’a dit que j’étais idiote… Que des Dieux qui s’envoient en l’air, c’est fréquent en Olympe. Héra savait que tu partirais, et je pense qu’elle avait compté là-dessus. »

C’était là la plus parfaite des façons d’Héra d’agir, de manière à ce qu’on puisse interpréter à foison ce qu’elle avait vraiment voulu. Aphrodite se pinça les lèvres, et se rapprocha alors d’Arès, faisant fi du verre en bronze que le Dieu avait jeté au sol. Elle posa sa main sur son torse, et croisa son regard.

« Toi, tu as tué pour moi, Arès. J’ai porté tes enfants, et je continue à veiller sur eux, et à les aimer. Je désire que tu m’entraînes, Arès, mais aussi… Que tu me pardonnes d’avoir douté de toi. »
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Le regard d’Arès avait quitté celui d'Aphrodite pour descendre vers la main posée contre son torse. Les doigts de la déesse continuaient à courir dans l'épaisse toison brune de sa poitrine avec une familiarité que les siècles n'avaient manifestement pas réussi à éroder. Il les observa un instant en silence, comme s'ils appartenaient à un souvenir venu se promener dans son temple sans y avoir été invité. Puis un sourire finit par apparaître au coin de ses lèvres. Un sourire fatigué, un sourire méfiant. Le sourire d'un homme qui venait de comprendre que cette conversation était devenue beaucoup plus dangereuse qu'un simple entraînement.

« Les Maux de Pandore... » Un rire bref lui échappa. Voilà qui avait quelque chose de presque vexant. Ainsi donc, parmi tous les immortels de l'Olympe, parmi tous les dieux qui dissimulaient leurs faiblesses derrière des couronnes, des sourires et des mensonges plus anciens que les royaumes des hommes, c'était lui qu'elle avait placé en tête de liste. Lui. Arès. Le premier candidat. Son sourire s'élargit légèrement à cette pensée.

« J'étais donc ton premier choix. » L'amusement persistait encore dans sa voix lorsqu'il reprit. « Les autres Dieux ont toujours confondu ce que je suis avec ce qu'ils craignent. »

La phrase tomba simplement, sans colère ni amertume. Comme un constat formulé depuis longtemps. Après tout, combien de dieux avaient passé leur éternité à regarder le sang avant de regarder l'homme ? Combien avaient cru comprendre Arès parce qu'ils comprenaient la guerre ? Comme si le tonnerre suffisait à expliquer Zeus. Comme si les océans suffisaient à expliquer Poséidon. Comme si l'amour suffisait à expliquer Aphrodite (une erreur qu'il connaissait particulièrement bien). Les mortels n'étaient pas les seuls à se raconter des histoires rassurantes. L'Olympe lui-même excellait dans cet art.

Son regard demeura quelques instants sur elle avant qu'il ne secoue lentement la tête. « Quant à Troie... » Le sourire reparut, plus vif, plus moqueur. « J'ai toujours admiré ta capacité à te placer au centre des catastrophes du monde. » Une lueur amusée passa dans ses yeux gris. « Voilà donc que la guerre de Troie était un cadeau. Je suis certain que les morts apprécieront l'attention. » Après tout, il avait lui-même failli rejoindre le séjour d’Hadès lorsque le fils de Tydée, Diomède d’Argos, guidé par la main d'Athéna, avait ouvert sa chair sous les murs de la cité.

L'éclat moqueur revint aussitôt.

Puis son sourire se fit un peu plus franc. « Même si je reconnais que l'idée me plaît. » Parce qu'elle lui ressemblait. Parce qu'elle ressemblait à Aphrodite. Parce qu'elle était précisément le genre de folie magnifique dont seuls les dieux étaient capables.

Puis le rire s'éteignit peu à peu, comme une braise qui retombe, et la conversation revint naturellement vers l'endroit qu'elle n'avait jamais réellement quitté. Cette vieille histoire de filet. Les excuses, la honte. Arès poussa un long soupir et laissa son regard retomber sur la main toujours posée contre lui. « Héphaïstos a tendu son piège, Hélios a cru son opinion indispensable. Les autres ont ri. »

Ses épaules se soulevèrent dans un haussement presque négligent. « C'est ce que les dieux font lorsqu'ils n'ont rien de mieux à faire. »

Le mépris était réel, mais ancien, usé, poli par le temps jusqu'à ne plus être qu'une irritation lointaine. Trois mille années avaient passé depuis cet événement absurde. Trois mille années de guerres, de morts, de trahisons, de renaissances et de catastrophes. Les siècles avaient fait leur œuvre. Ils avaient emporté les voix, les visages, les plaisanteries. Jusqu'aux mots eux-mêmes. Lorsqu'il repensait à cette journée, ce n'était jamais le vacarme de l'Olympe qui lui revenait en premier. C'était autre chose ; un instant, un seul. Un éclat dans le regard d'Aphrodite au moment où l’adultère avait été percé à jour. La honte.

Son sourire vacilla imperceptiblement, puis revint, comme toujours. « Ce qui est véritablement absurde, c'est que nous ne leur ayons pas ri au nez en retour. » Sa voix s'était faite plus calme et plus grave aussi.

Le regard du Dieu dériva un instant vers les flammes des braseros qui dansaient autour d'eux. Elles projetaient sur les murs des ombres immenses, mouvantes, comme les fantômes d'un passé trop ancien pour mourir correctement. « Non. » Le mot fut presque un murmure. Puis ses yeux revinrent vers elle. « Ce qui est absurde, c'est que nous ayons laissé les autres avoir leur mot à dire. »

Les mots étaient sortis avant qu'il ne décide réellement de les prononcer. Pendant quelques secondes, le silence s'installa entre eux. Un silence rare, un silence dangereux. Puis Arès souffla lentement du nez, comme un homme qui venait de se surprendre lui-même. L'agacement reparut aussitôt. Pas contre cette conversation, mais contre lui-même, contre cette fâcheuse tendance qu'avait la déesse à l'entraîner dans des territoires qu'il passait habituellement son existence entière à contourner.

Un sourire insolent revint finalement étirer ses lèvres tandis que sa main venait se refermer autour du poignet d'Aphrodite. Le geste n'avait rien de brutal. Rien d'un rejet. Il retira simplement sa main de son torse avec une douceur presque distraite, comme on ramasse une arme laissée trop longtemps hors de son fourreau.

« Regarde ce que tu m'obliges à dire. » Le rire qui suivit fut bref, presque affectueux malgré lui. Et profondément résigné. Comme si, après plusieurs millénaires, Aphrodite demeurait encore capable d'accomplir l'impossible : faire parler un Dieu de la Guerre de choses qu'il aurait largement préféré affronter les armes à la main. « Autrefois, tu avais la décence d'attendre que nous partagions un lit avant de me soutirer ce genre d'aveux. »

Le sourire demeura encore un instant, puis son regard croisa celui d'Aphrodite. Elle lui avait demandé pardon. Et c'était bien là tout le problème. Il n'y avait rien à pardonner. Ni le filet, ni les rires, ni les blessures, ni les humiliations, ni les siècles.

Arès n'avait aucun regret et pourtant…

Par tous les Enfers.

Il avait aussi tous les regrets du monde...
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