Bien sûr, son apparence aussi morbide que puérile n'échappa guère à la cruelle évaluation de l'humain ténébreux. Il était d'une froide intelligence. Un homme calculateur qui, elle le sentait malgré son triste état de faiblesse, s'était associé à bien des puissances obscures. Cet individu était quelqu'un de dangereux, de malsain. Elle aurait grand tort de marchander avec lui, parce qu'il aurait tôt fait de l'exploiter comme nul autre ne l'avait jamais fait avant lui. Plutôt qu'à la rédemption, il pourrait tout aussi bien l'amener à sa fin. Une fin autrement plus vicieuse et abominable que celle qui lui tendait les bras mais que la dryade ne parvenait pas à saisir...
Parce que le souvenir flou d'une jeune femme à la crinière de feu la hantait toujours.
Ma... Mar...
La presque morte avait oublié son nom. Son esprit périclitait. Bientôt, la conscience du feu follet vert s'éclipserait elle aussi avant de se mettre à vagabonder sans but aucun.
Cet homme avait raison sur un point : ce marécage puant ne lui serait d'aucun secours.
A quoi bon... continuer ?
Dépouillée en grande partie de son essence vitale, elle avait perdu son corps. Son identité aussi menaçait de lui être dérobée, comme tout le reste. On ne pourrait même pas parler d'une coquille vide dans la mesure où la coquille, justement, n'existerait plus que par intermittence et que la tranquillité de ce vide lui serait refusée.
L'homme qui ne connaissait visiblement pas la peur lui parla d'un cercle de champignons. Elle n'en avait pas oublié la définition, mais son interlocuteur insista. Il avait l'air de s'y connaître. Il lui
donnait l'impression de s'y connaître. Et c'était ce qu'il voulait, sans qu'elle ne le sache...
L'homme du Cirque et de son Baron inconnus lui tendait la main pour l'inviter à pénétrer dans ce cercle curieux.
La dryade sentait qu'il détenait un certain pouvoir, et que ce pouvoir il l'avait obtenu par l'intermédiaire d'un autre...
Alors pourquoi ne se laisserait-elle pas tentée à son tour ?
Tandis que ses yeux malades observaient cette main propre, l'Esprit de la Sylve s'imagina un autre stratagème de survie. Un coup de poker. Une dernière chance de s'en tirer en s'enfonçant dans cette main pour en parasiter son hôte. Elle le dépouillerait de sa vie comme on l'avait dépouillée de la sienne. Elle pousserait en lui comme un champignon avant d'éclore à la surface comme une fleur. Sa chair humaine lui servirait d'engrais afin qu'elle puisse renaître de nouveau, et alors...
Avec un gros effort de conscience, la dryade mourante façonna une main qu'elle leva vers cette autre dans une série de craquements ignobles.
- KrUuU KruUu KrUuU ! Mais qu'avons-nous par IiIiIiciIiIi ?
L'ancienne Nymphe des Bois se figea. Ses yeux se tournèrent mollement vers la propriétaire de cette voix féminine, mais bizarrement teintée de malice. Elle découvrit une femme aux cheveux rouges, avec un regard de la même composante ; des yeux qui ressortaient, qui luisaient sous les ténèbres crasseuses de sa frange étonnamment équilibrée. A partir de la taille, son corps était couvert d'épais filets noirâtres, presque aussi gluants que le pétrole mais avec un petit côté filandreux en supplément. Ses jambes nues brillaient d'humidité. Et elles semblaient presque humaines. Contrairement à son sourire, triangulaire et si large qu'il menaçait de lui fendre le visage en deux. L'intrigante se tenait voûtée. Elle avait des tics, de temps en temps, ce qui la faisait se secouer tantôt d'un côté tantôt de l'autre.
Tout comme Yggdrasia, l'homme pouvait percevoir sa noirceur. Car le Rouge et le Noir transpiraient de son enveloppe au point d'en être oppressants.
- DémoniIiIiste, siffla-t-elle d'une voix traînante avec une désagréable touche d'humour.
Sache qu'en lui serrant ainsi la maiIiIiIn, c'est ton destiIiIiIin qui sombrera dans le décliIiIiIin.
Alors que cela aurait pu paraître impossible, le membre fraîchement formé de la dryade se raidit davantage. Cette observatrice avait vu clair dans son jeu. Des yeux qui, en l'occurrence, brillaient d'une effroyable sagesse. Un regard qui sous-entendait une impossibilité de la tromper.
- Rassure-toi, mon mignon : il existe un moyen autrement plus sûÛûÛûr d'en faire ta créatuUuUure.
Elle pointa un doigt crochu vers la tête cadavérique. La dryade sentit sa création morbide s'arracher à la terre humide. Entourée d'un halo rouge, elle s'aperçut qu'elle lévitait aussi sûrement que sous sa forme de feu follet vert abandonnée plus tôt. Un entrelac de racines sèches et amaigries pendouillaient depuis son cou tranché. Elles étaient encore reliées à ce sol putride.
- Qu'... es... tu ? croassa la condamnée.
Celle qui aurait tout aussi bien pu être une sorcière ne lui répondit rien. Elle semblait beaucoup plus intéressée par le « démoniIiIiste ».
- Attrape-la ! lanca-t-elle à l'intéressé.
Avant d'effectivement lui jeter la tête coupée entre les mains. L'humain avait toutes les raisons de craindre le parasitage. Pourtant, la lumière rouge qui entourait le visage de la dryade empêchait cette dernière d'exercer son influence dessus. Et de nouveau, Maurice Malné put sentir le pouvoir cauchemardesque de l'étrangeté de Noir et de Rouge. Il brûlait paresseusement entre ses doigts comme s'il attendait le bon moment pour se réveiller. Quand il leva les yeux pour regarder la sorcière, il s'aperçut que celle-ci tenait quelque chose entre les doigts de cette main dont elle ne s'était pas encore servie.
De quoi s'agissait-il ? D'une graine ? D'une perle ? Difficile de le dire à cette distance. Difficile d'en discerner les petits crânes noir qui flottaient à l'intérieur de l'objet, oui...
