Féhanor de Brazier avait levé les yeux de la carte en poussant cette exclamation. Elle embrassa le paysage froid et matinal d'un regard brûlant de fougue. Il s'agissait ni plus ni moins d'un hameau planté dans un trou perdu. Quelques chaumières avaient sorti de terre çà-et-là. Elles étaient entourées de champs, planes pour la plupart, vallonnés du coté de ceux qui s'étendaient au plus loin. Un village somme toute très modeste et... pas très animé.
- C'est le calme plat, remarqua Vialyna, la grâcieuse aventurière aux cheveux roses.
- Tu trouves cela étrange ? Moi ça me semble plutôt cohérent si, dans le coin, attaque de vampire il y a vraiment eu.
Elle rangea sa carte dans un étui prévu à cet effet. Les légendes sur ces sanguinaires créatures ne manquaient pas. Féhanor en connaissait certaines, mais point tirées de son expérience personnelle car cela ne faisait qu'une dizaine de mois qu'elle était devenue aventurière avec son amie d'enfance. Plus jeune, elle avait consulté des ouvrages à la pelle, privilégiant les récits glauques ou épiques. La bretteuse s'attendait donc à devoir affronter du lourd aux côtés de sa sœur d'armes dont l'Appui du Blanc pourrait, cette fois-ci, leur être salvateur.
Vialyna tourna la tête vers la droite et immobilisa son regard dans cette direction. Quelqu'un approchait. Quelqu'un que la prêtresse du Rose avait senti avant de voir.
- Par ici, regarde.
Après avoir attiré l'attention de son amie, celle que l'on surnommait l'Oiseau de Désir leva doucement la main. Le Disque d'Obédience accompagna son mouvement, s'élevant au-dessus de ses doigts graciles. Paré à toute éventualité, le coûteux artefact, plus petit qu'un bouclier, lévitait à hauteur de buste.
A peine distraite, Féhanor regarda l'objet du coin de l'œil. Puis ses yeux claires se plantèrent sur la vieille dame qui approchait à moindre allure. Une fermière, à en juger par ses frusques ; celles-ci n'étaient pas suffisamment usées pour la reléguer au rang de mendiante.
L'air décontractée, la rousse cala une main contre sa hanche. Il ne lui faudrait qu'un tout petit instinct pour dégainer... si besoin il y avait.
- Pas de geste brusque, souffla Féhanor entre ses dents, qui arborait un sourire faussement naïf. Et surtout, tu restes sur tes gardes pendant que je lui adresse nos salutations.
Vialyna hocha la tête sans rien dire.
La fermière avait une démarche chaloupée. Le bas de sa robe était passé foncé - à cause du labeur de la journée ? - et ses manches, au niveau des bras, étaient retroussées. La paysanne s'arrêta à une distance respectable. Elle les considéra un instant, souffla un grand coup puis se fendit d'un sourire qui ne laissait pas voir ses dents.
- Si ce n'sont pas là des aventurières flambant neuves, que j'vois'ci ! La Guilde a donc fini par répondre à notre appel ? Quelle heureuse nouvelle ! C'est qu'on y croyait plus trop, dans les parages...
Elle se voûta, inclina la tête et grimaça. Trop légèrement pour que les aventurières puissent voir quoi que ce soit d'anormal, en dehors de son attitude qui sous-entendait surtout la pénibilité de l'âge et du métier de la terre. Quoiqu'elle avait l'air un petit peu pâlichonne, la vielle dame... non ?
- Bonjour, madame ! Merci à vous pour vous être déplacée nous faire aussi bon accueil. Nous sommes effectivement mandatées par la Guilde pour...
Féhanor s'interrompit en l'entendant renifler sèchement.
- Est-ce que vous vous sentez bien ?
- Qui ? moi ? Bah ! On va dire que j'roule ma bosse, contrairement à d'autres...
- Que voulez-vous dire par là ?
Renonçant à son silence, Vialyna surenchérit :
- 'Y a-t-il eu des victimes parmi les villageois ?
La fermière eut un rire sans joie.
- Pfah ! Après tout c'temps ? Pour sûr, qu'y en a eu ! Mais z'avez pas à vous en faire : les mordus n'ont pô fait long feu. Z'ont été massacrés à coups de fourche avant d'basculer dans l'feu et d'y cuire. (Elle baissa un peu le ton.) J'dois ben avouer qu'c'était pas beau à voir... et pis ça puait ! qu'est-ce qu'ça puait, j'vous raconte pas !
- Mais c'est horrible...
Féhanor de Brazier fronça les sourcils. D'une voix sombre, elle résuma :
- On dénombre déjà des morts.
La fermière leur tourna le dos avant de balancer un bras osseux vers son village.
- V'nez donc y jeter un œil par vous-même ! Le vampire va pas vous croquer d'sitôt ; c'coquin se cache et préfère attaquer l'gibier à la nuit tombée.
Sa vieille masure se trouvait plus loin, au-delà d'un chemin de terre battue. La fermière les y emmena d'un pas lourd. Les deux jeunes femmes la suivaient en s'adaptant à son rythme. Un rictus barra son visage fripé. Elles ne pouvaient pas voir cette expression figée, ni même cette lueur maléfique qui pétillait dans son regard.
Sur laquelle de ces deux intruses le couperet allait tomber le premier ?


