Permettons-nous une petite parenthèse sur cette tenue que je porte depuis ma sortie de la salle d'eau. Soit un ensemble d'un blanc immaculé, prêté par la plus belle des faucheuses. Des vêtements amples et longs, de nature égyptienne, qui collent parfaitement avec la déco' de ce temple. Du coup, j'ai de quoi me fondre dans le décor. En quelque sorte. Comprenez qu'en compagnie d'une telle femme, je ne suis pas d'humeur à jouer les assassins. Pas d'humeur à me cacher pour mieux frapper. J'en veux pour preuve mes avances de tout à l'heure qui ont porté leurs fruits. Des fruits juteux à souhait !
Sentant un certain muscle monter sous un tissu fin, je fais l'effort de penser à autre chose que le corps svelte et inspirant de mon hôte.
Difficile de me défaire de son image en la voyant si près de moi.
Les lois de l'attraction physique entre deux corps faits pour ça, que voulez-vous ?
Dur, dur d'y résister...
Nebby n'a pas besoin d'un coup de main. Je ne m'entête donc pas et lui réponds d'une petite voix :
- Oui, m'dame.
Puis je me fais pousser hors de la cuisine. Avec, en guise de lot de consolation, une bouteille de vin et de quoi l'ouvrir.
Je l'ouvre donc en chemin. Et j'en avale une grande rasade avant de poser un cul sur la chaise qui m'est destinée.
C'est confortable, au cas où vous vous poseriez la question. Les égyptiens ont toujours eu le sens du confort et de l'esthétisme. Même si je me demande toujours pourquoi ils tenaient tant à dessiner les personnalités de l'époque de profil. Ce n'était sans doute pas qu'une simple question de maitrise... de mode, peut-être ?
Un jour, il faudra que je pose la question à Nebby.
Mais pour l'heure, j'ai grand faim ! Et le « plat simple » que me ramène ma Mort préférée relève, à mes yeux, du festin exotique.
Je nous sers deux grands verres de vin avant de déposer la bouteille sur la table.
- Moi, faire le difficile ? Ha ! Laisse-moi deviner : tu t'attendais au moins un peu à ce que je boude les légumes, pas vrai ? Et ben non, c'est râpé~
Il n'en pousse pas des terribles en Enfer. Mais sur Terre, je les trouve extra ! Surtout les tomates. Les rouges et bien juteuses ! Vous l'aurez deviné : j'aime beaucoup le jus. Mais, tenez-le vous pour dit, cela n'est pas dû à une sorte d'obsession pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à du sang. Certes, je trouve les vampires franchement classes. Néanmoins, je n'éprouve guère un amour fort pour cette espèce en particulier.
Elle m'a servi une assiette pleine ; je lui ai rempli un verre tout aussi copieux.
- Ça sera à mon goût, confirmé-je. Et tu aurais même pu y glisser une fiole de poison que je suis sûr que ça l'aurait toujours été.
Dès qu'elle s'installe à notre table, j'attaque ! Viande et légumes cèdent au contact de mes crocs. Mes mutations ont tendance à être énergivores. Je dois donc me remplir la panse et c'est là ce que je fais, avec un appétit décuplé. Je m'efforce tout de même de manger proprement ; je porte des vêtements blancs, je vous rappelle. Nebby ne verrait pas d'un très bon œil que je les saccage en moins d'une heure.
Nebby qui profite du repas pour mettre le cas de nos ennemis communs sur la table.
Son envie de se venger m'est tout à fait compréhensible.
- Nous devrions, oui.
Je me nettoie élégamment la bouche avec une serviette avant de poursuivre :
- Et c'est exactement ce que nous allons faire une fois que tu m'auras parlé de cet artefact dont l'autre tordu au masque s'est servi pour te contrôler.
Je la regarde droit dans les yeux non sans pouvoir m'empêcher d'esquisser un taquin petit sourire.
- J'aimerais que tu m'expliques l'intérêt de conserver pareil outil dans ton domaine. Pourquoi ne pas l'avoir détruit quand tu en avais la possibilité ? Et puis d'ailleurs, en avais-tu les moyens ? Ça me laisse un peu perplexe, cette histoire... est-ce que ça t'arrive de jouer à des jeux coquins en utilisant des objets de ce style ?
Je la titille un peu, il est vrai. La Nebby que j'ai appris à connaître est une insoumise. Je la vois mal remettre un tel objet entre les mains d'un type pour qu'il puisse la faire grimper aux rideaux.
Mon rictus s'efface.
- Tu crois qu'il en existe d'autres exemplaires à travers le monde ?
Il n'est pas à exclure que ces raclures sournoises en viennent à forcer les cuisses de Dame Fortune.
Je soutiens toujours son regard au moment de lui assurer :
- Ces salauds ont agi sur commande. J'ai fait l'objet d'une embuscade, et je suis d'avis que ce ne sera sûrement pas la dernière. Par conséquent, si je ne peux les traquer en l'état, il me suffira de les attirer à nous pour en faire du Kofta. Mais pour cela, j'ai besoin que tu répondes à mes questions. (Mon sourire réapparait comme par magie.) Surtout la troisième.
Je vais sans doute finir par recevoir une gifle, à ce train là. Mais je garde tout de même l'esprit serein car si jamais sa main vole effectivement vers ma figure, je l'attraperais en plein vol pour y déposer un baiser galant. Sinon... tant pis !
Comme le veut ma profession de l'ombre, je suis un démon patient.