Quelqu'un frappa à la porte. Marisa eut comme premier réflexe d'ouvrir la bouche et comme second, celui de s'arrêter pour consulter Yggdrasia du regard. La Dryade croisa aussitôt le sien. Jaune iridescent contre bleu azuré. Il n'y eut qu'un tout petit moment de silence avant que la verte hoche la tête.
- Vous pouvez entrer !
Et il entra. Crâne, planté sur le pas de la porte dans son déguisement d'humain au cheveux gris, analysa son entourage. A commencer par Yggdrasia - nouvel élément dans le décor - en finissant par la tristement passive Madame Noël. Marisa, qui n'avait été que survolée du regard, ne prit guère la mouche. Elle appréciait les compliments à leur juste valeur. Et ceux de son hôte, à ses yeux, étaient loin d'en être dépourvus. Elle hocha la tête à son tour. Crâne put poursuivre en laissant à la Nymphe des Bois la possibilité de lui glisser son nom. Ce à quoi elle ne se plia pas, se contentant de fixer d'un air neutre l'être de ce curieux domaine appartenant aux enfers. Depuis l'extérieur, il lui était plus facile de le jauger.
Elle le sentait courtois mais, par instinct, d'une indubitable dangerosité pour sa propre essence végétale.
Ne sachant pas trop comment les traiter ensemble, il se mit à les inonder de questions.
- Euh...
Marisa était un peu mal à l'aise. Pour ne pas dire confuse. Sa gardienne et son hôte ne se quittaient plus des yeux. S'ils partageaient un point commun, ce n'était autre que leur émotivité limitée. Deux visages si différents dans leur composition, mais qui retranscrivaient le strict minimum en matière d'expressivité.
- Qu'est-ce que vous attendez pour avancer une bonne fois pour toute ? La porte ne va pas se fermer toute seule.
La Fleur des Champs eut une petite grimace de gêne. Elle n'aurait jamais eu le culot de formuler les choses ainsi. Yggdrasia n'avait décidément pas sa langue dans sa poche...
- N'êtes-vous pas une sorte de roi dans ce royaume de désolation ? Alors que vous soyez notre hôte ou non, vous devriez faire en sorte de rester souverain pendant que vous le pouvez encore.
- Yggdrasia...
La dryade leva une main pour l'interrompre. Cette fois-ci, elle n'avait même pas pris la peine de la regarder.
- Ne te fatigue pas à me sermonner, Pyra. Je sais tout autant ce que je dis que ce que je fais.
La fermière ferma la bouche, puis déglutit. Lorsque l'esprit de la sylve s'exprimait avec pareille autorité, la demi-pyrône se sentait toujours trop minuscule pour lui opposer la moindre résistance.
Yggdrasia conservait Crâne dans sa ligne de mire. Elle ne souriait pas. Elle avait toujours l'air d'un automate. D'un genre plus vert, écolo et d'une froide beauté.
- Quoiqu'il advienne, je resterai auprès de Marisa. Je ne dépends pas d'elle, mais cela n'en fait pas moins mon unique protégée. Alors si jamais il lui arrive malheur entre ces murs, gare à vous et à vos proches : je ne chercherai pas à faire de différence.
Les yeux de la fermière s'arrondirent d'effroi. Sylvia ne s'était pas gênée pour menacer leur hôte royal. Choquée par ce manque de tact, elle porta les mains à ses lèvres.
- Je n'ai rien contre vous, reprit la Dryade. Pas encore, devrais-je dire. Mais vous êtes quelqu'un de puissant. Physiquement, mentalement et magiquement parlant. Par-dessus tout, vous avez une indéniable affinité avec le feu. Je ne peux donc pas me permettre de faire dans la demi-mesure avec vous au risque de m'en brûler les feuilles. Ce qui, en retour, vous coûterait extrêmement cher - entendez-le bien.
Il y eut un silence. Yggdrasia baissa la main avant de jeter un regard en coin à sa préférée.
Marisa se décontracta tout de suite en comprenant qu'elle l'autorisait à prendre la parole.
Elle dut tout d'abord avaler une bonne goulée d'air : le culot de Sylvia ayant eu pour effet indigeste de lui couper inconsciemment l'arrivée d'air.
- Euhm... Bon ! Je crois que les présentations sont faites, pas vrai ?
Elle se forçait à sourire dans le maigre espoir de contaminer son entourage. Vu les circonstances, elle-même n'y croyait pas trop...
- Alors... pour répondre à vos questions...
- Ne te sens pas obligée.
- Quoi ? M-mais si ! J'insiste ! Je le veux !
- Alors ne tourne pas autour du pot, Pyra. Je te rappelle que tu as toujours besoin de repos. Et que le temps, ici bas, nous est compté avant cette... réunion de famille.
- D'accord, d'accord, grommela la fermière, les joues gonflées. On croirait entendre ma mère...
Pour cette fois, Yggdrasia eut la délicatesse de s'abstenir de tout commentaire. C'était un sujet sensible que Marisa venait de mettre sur la table.
- Je peux manger de tout, finit par déclarer la demi-pyrône. Y compris ce qui est très épicé. J'ai l'estomac solide ! ( Elle tourna un regard vers sa gardienne. ) Quand nous sommes séparées, Pot de Sève vit essentiellement de lumière et d'eau. Mais en cas de pépin, je peux toujours... ( Elle hésita. ) Avec la bonne personne...
- J'aimerais, dans la mesure du possible, que tu te gardes de copuler entre ces murs pour assurer ma subsistance.
Marisa aurait bien voulu dire qu'elle n'en pensait pas moins, mais ses pensées avaient tendance à louvoyer autour du dénommé Samkiel. Elle s'en voulut un peu. Aussi choisit-elle de faire preuve d'honnêteté en lui promettant :
- Je ferai de mon mieux pour tout le monde.
- Je n'aime pas beaucoup cette tournure de phrase...
Marisa croisa le bras sur sa poitrine.
- Et ben il va falloir t'en contenter !
La Dryade se fendit d'une moue presque indistincte.
La Fleur des Champs adressa un petit sourire navré à leur hôte.
- Désolée pour tout, vraiment. Yggdrasia est parfois surprotectrice en ce qui me concerne.
- N'exagérons rien, veux-tu ? J'agis ainsi pour préserver notre symbiose, voilà tout.
Sans elle, plus moyen de fusionner. Plus moyen de se défendre efficacement.
L'estomac de Marisa choisit ce moment pour émettre un grognement caverneux.
Les pommettes de la rouquine rosirent instantanément.
Elle avait légèrement omis le côté énergivore de sa transformation. Surtout sur le long terme.
- Euh... hi, hi... cela m'embête un peu de vous demander ça mais...
- Quand pourra-t-elle casser la croûte, exactement ?
Toujours aussi directe, la plante vivante !