Vialyna éprouva un certain soulagement. La musculeuse diablesse n'était pas une simple brute, ou un bête cerbère placé là pour faire œuvre d'une violence stérile ; elle n'avait peut-être pas grand pouvoir en ces lieux mais n'en demeurait pas moins en contact avec la matriarche.
- Qu'elle décide donc, lâcha la bretteuse.
- Nous vous en sommes très reconnaissantes, fit la prêtresse du Rose en inclinant poliment la tête.
L'entretien entre la patronne invisible et sa subalterne attentive ne dura pas longtemps. Aucune des deux n'eut à se mouvoir. Elles discutaient par télépathie, ce qui témoignait déjà d'un pouvoir intelligent qui dépassait les visiteuses.
Ma Maîtresse accepta donc de les recevoir... si Féhanor voulait bien se donner la peine de rengainer.
- Par égard pour cette rapide prise de décision, je veux bien faire un effort. Mais pas d'entourloupe, d'accord ?
- Restons correctes, et aucun mal ne nous sera fait.
- Ce n'est pas pour nous que je m'inquiète, Vial'.
La rousse rangea son arme. Sa compagne adressa un geste invitatoire à son artefact volant qui vint aussitôt se coller à son dos, la magie de sa propriétaire l'y aimantant sans que cela ne la gêne. Enfin, les aventurières emboitèrent le pas de leur guide écarlate, traversant ce couloir au bout duquel se dressaient deux lourdes portes. Elles s'ouvrirent sur le groupuscule, dévoilant l'intérieur d'une salle immense, ornée de garnitures typiquement démoniaques. Bien qu'adepte du Rouge, Féhanor sentit très vite une pression monstre peser sur ses épaules. Car en tant qu'avant-garde, il y avait d'énormes risques à pénétrer ainsi, même sous escorte, dans un domaine à l'apparence si maléfique. Vialyna, quant à elle, s'efforçait de ne rien laisser paraître. Elle marchait comme à son habitude, avec une légèreté et une élégance naturelles, mais certainement pas comme si l'endroit lui appartenait.
On leur fit signe de s'arrêter ; elles obéirent sans rechigner.
Sur ce qui ressemblait à un trône de facture démoniaque était installé une démone cornue et ailée, plus fine que ses suivantes mais non moins intimidante. Les deux autres ressemblaient, d'un point de vue purement physique, à leur guide. L'une d'elle portait un plateau de fruits dans lequel piochait sa séduisante maîtresse. Sa congénère, placée de l'autre côté du trône, ne bougeait pas d'un pouce.
- D'apparence, elle ne sont vraiment pas du genre à cacher grand-chose, remarqua Féhanor, les joues un peu rougies par leur nudité partagée.
- Effectivement. J'imagine que c'est plus pratique pour se mouvoir.
- Tu maîtrises ton sujet.
- Plus ou moins, sourit Vialyna, nullement gênée par ce reproche à peine voilé.
Leur guide les avait distancé pour se positionner aux côtés de la seigneuresse. Cette dernière ne tarda guère à prendre la parole, exprimant son scepticisme quant à la logique de cette excursion au sein de son domaine. Une excursion engagée par deux jeunes femmes, qui plus est ! Des enfants, à ses yeux.
Par égard pour la diplomatie initiée par sa coéquipière, Féhanor dut se retenir de lui balancer une réplique acerbe. Ce fut sans doute sa colère bouillonnante et son orgueil qui l'empêchèrent de trembler face à l'aura écrasante de la souveraine cornue. Elle s'avança comme demandé, avec une pointe d'impudence. Vialyna l'imita, mais de façon beaucoup plus mesurée. Parce qu'elle avait senti cette force invisible et oppressante malgré la distance qui les séparait. Non moins expérimentée que son amie d'enfance, la prêtresse du Rose s'avérait toutefois bien plus sensible à la magie. Or, leur interlocutrice n'en manquait pas, de cette puissance ésotérique.
- Doit-on... poser genou à terre ? s'enquit fébrilement la lanceuse de sorts.
- Certainement pas, siffla la rouquine, qui soutenait le regard de l'impressionnante démone. Nous ne sommes pas ses servantes. Et puis d'ailleurs elles aussi se tiennent debout, regarde !
Elle se permit un bref coup d'œil à l'attention de sa coéquipière.
- Tu ne dois pas flancher, Vialyna. Tu dois être déterminée à te battre si besoin. Pour nous deux. Pour notre équipe ! C'est bien compris ?
- Oui... Oui. Tu as raison, Féh'. Excuse-moi.
- Tu n'as pas non plus besoin de te faire pardonner de quoi que ce soit.
La prêtresse du Rose hocha la tête.
- Tu te sens d'attaque pour lui parler ?
L'intéressée hocha plus fermement la tête.
- Bien ! Alors je t'en prie, mon amie. Après toi.
Vialyna fit un demi pas en avant, s'éclaircit discrètement la gorge et se lança :
- Vous avez sans doute déjà pris connaissance de nos noms grâce à vos capacités psychiques qui vous lient à vos inférieures. Je ne prendrai donc pas de votre précieux temps en vous les répétant niaisement.
N'attendant pas de réponse, elle enchaîna :
- Comme vous l'avez compris : la mission qui nous incombe nous oblige à vous infliger cette audience. Je vais donc aller droit au but en vous demandant poliment, en espérant bien sûr ne pas paraître trop indiscrète, ce qui vous a poussé à choisir cet endroit plutôt qu'un autre ? Sachant que cette terre a été frappée par une malédiction depuis des éons et que, même si les passages s'y font rares, la simple vue de votre château éveille naturellement les craintes de ceux qui nous appointent.
- Vous avez fait pousser cet intimidant monument comme un champignon au beau milieu de nulle part, surenchérit sa camarade d'une voix neutre. Il est logique que, face à une construction aussi rapide qu'inopinée, la Guilde suspecte une imminente démonstration de puissance de votre part. Alors pourquoi devrions-nous croire que vous n'ambitionnez pas d'étendre votre influence sur ce territoire ?