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Taxi Driver

Posté : 19 juil. 2026 02:07
par Nowe
Au milieu du flot incessant de voitures, un taxi jaune avançait lentement entre les avenues détrempées de Manhattan. Derrière le volant, Ethan Carter observait les feux tricolores défiler avec une lassitude devenue familière. Ses mains reposaient machinalement sur le volant, tandis que le va-et-vient régulier des essuie-glaces scandait une soirée qui ressemblait à toutes les autres.

Il travaillait de nuit depuis presque quatre ans.

Au début, ce n'était censé être qu'une solution temporaire. Le temps d'économiser un peu d'argent, de trouver mieux. Peut-être de reprendre des études. Peut-être de recommencer à croire en quelque chose. Puis les mois s'étaient transformés en années sans qu'il ne s'en rende vraiment compte.

Il avait grandi dans le Queens, au sein d'une famille de la classe ouvrière. Son père passait ses journées dans un garage automobile, les mains couvertes de cambouis. Sa mère enchaînait les longues journées derrière la caisse d'un supermarché. Ils ne manquaient de rien, mais ils ne pouvaient jamais se permettre davantage que le strict nécessaire. Chaque facture imprévue devenait une source d'angoisse.

Ethan rêvait pourtant d'une autre vie. Plus jeune, il passait des heures un appareil photo entre les mains, persuadé qu'il raconterait un jour des histoires à travers son objectif. Il avait même envisagé d'étudier le cinéma, avant que la réalité ne le rattrape. Les frais de scolarité étaient hors de portée. Alors il avait travaillé.

Livreur. Magasinier. Employé dans une station-service.

Puis, à vingt-six ans, il était monté pour la première fois derrière le volant d'un taxi.

Quatre ans plus tard, il y était encore.

Il avait trente ans aujourd'hui.

Et il n'avait connu qu'une seule véritable histoire d'amour.

Deux ans avec Claire.

Deux années à croire que, malgré une carrière sans éclat, malgré un compte bancaire qui flirtait constamment avec le découvert, malgré cette impression de toujours être un peu en retrait des autres, il avait enfin trouvé quelqu'un qui le voyait pour ce qu'il était.

Puis il y avait eu cet homme.

Un banquier de Wall Street.

Toujours impeccablement habillé. Une montre qui valait davantage que la voiture d'Ethan. Une assurance presque insolente, celle de quelqu'un qui n'avait jamais douté d'avoir sa place dans ce monde.

Ce n'était pas uniquement une question d'argent.

C'était cette manière d'entrer dans une pièce comme si elle lui appartenait déjà.

Une façon de parler, de sourire, d'exister...

Quelque chose qu'Ethan avait toujours eu le sentiment de ne pas posséder.

Claire était partie sans véritable explication.

Il avait fallu découvrir leurs messages pour comprendre que tout avait commencé bien avant leur rupture.

Ce qui continuait de le hanter, ce n'était pas tant la tromperie.

C'était la facilité avec laquelle elle avait tourné la page.

Comme s'il n'avait jamais été qu'une étape provisoire.

Une salle d'attente avant que la vraie vie ne commence.

Il traversa Midtown en silence. À cette heure-ci, Manhattan n'appartenait plus vraiment aux touristes. Les bureaux de verre étaient presque tous éteints, mais la ville refusait de dormir. Les bars déversaient leurs derniers clients sur les trottoirs humides. Les enseignes lumineuses se reflétaient dans l'asphalte noir, tandis que les sirènes d'une ambulance résonnaient au loin.

Le compteur affichait une soirée décevante.

Il songea un instant à rentrer chez lui.

Son studio serait vide, comme toujours.

Il soupira.

Encore une course, se dit-il.

Juste une.

C'est alors qu'il aperçut une silhouette, seule sous la pluie, à l'angle d'une rue presque déserte.

Une femme.

Elle n'avait pas de parapluie.

Pourtant, la pluie semblait glisser sur elle sans jamais vraiment l'atteindre, comme si les gouttes hésitaient à effleurer sa peau.

Quelque chose, chez elle, paraissait... déplacé.

Re: Taxi Driver

Posté : 20 juil. 2026 01:28
par Reine Alice Korvander
Elle s’appelait Elisabeth Swann. Dans la nuit humide de Midtown, elle marchait, sans avoir besoin de parapluie, croisant les individus qui s’agglutinaient. C’était la fin de journée, les rues étaient bondées, embouteillées. C’était la deuxième ville au monde où on recensait le plus grand nombre d’embouteillages. Le soir venu, Manhattan était entièrement bouchée, suffocant avant que la nuit n’arrive. La nuit, c’était son heure. Elle aimait se promener au sein de Midtown. Quand on pensait à New York, on avait toujours en tête le quartier de Midtown. Times Square, ses gratte-ciels sans fins, ses galeries commerciales, ses bars, ses restaurants… Ce soir, elle était en avance, soucieuse de rapidement partir. Elle avait passé sa fin de journée dans le centre d’affaires de Manhattan, et elle poursuivait ensuite normalement sa route vers Midtown pour continuer à trouver des amants, et à les conduire vers sa demeure.

Miss Swann disposait d’une propriété reculée, à Long Island. Un manoir avec vue sur la mer, qui était à l’état d’abandon. Il faisait l’objet d’un litige successoral interminable, d’héritiers qui se disputaient entre eux, et qui refusaient de le vendre. L’un d’eux en profitait. Il multipliait les recours dilatoires pour s’installer dans ce manoir, au grand désespoir de ses coindivisaires. Elisabeth Swann le savait, car, quand elle était arrivée, elle l’avait vu. Un homme assez âgé, solitaire. Il fut le premier, celui qui lui permit d’entrer sur ce territoire. Elle l’avait tué, bien sûr. Sa première victime. Loin d’être la dernière. Elle devait les ramener dans son antre.

Ce soir, Elisabeth cherchait donc une cible. Elle ciblait des hommes, plus faciles à séduire. La difficulté était de les emmener à Long Island, car cela impliquait de sortir de la ville. Parfois, elle devait les neutraliser, et elle les emmenait ensuite dans le coffre d’une voiture. Une fois, elle s’était fait surprendre par un voisin. Elle traînait le corps d’un homme dans le coffre de sa voiture, dans le parking souterrain de son immeuble. Un autre résident qui rentrait tard d’une fête avait vu le duo. Elle avait dû le neutraliser également, mais les caméras de sécurité l’avaient repéré. Depuis lors, Elisabeth se montrait un peu plus prudente.

Son regard regardait la ville, et elle héla un taxi. Sa dernière cible avait été un chauffeur de taxi. Ils avaient un avantage, ils pouvaient la mener directement à son refuge. Ensuite, elle les éliminait. Elle l’avait fait il y a quelques jours, et elle s’apprêtait à récidiver. Le taxi s’arrêta devant elle.

La jeune femme ouvrit la porte, et se glissa sur la banquette arrière. L’eau ruisselait sur son visage, mais sans que cela ne la dérange.

« Bonsoir Monsieur, je souhaiterai pouvoir rentrer chez moi. »

Elle lui donna son adresse à Long Island.

« Je dispose d’une carte de crédit pour vous payer » précisa-t-elle en la sortant de son blouson.

Elle portait un blouson moulant en cuir avec des gants noirs, et un très long pantalon moulant qui remontait sous son blouson, laissant ainsi deviner une tenue outrancièrement sulfureuse, tranchant avec la froideur dont elle faisait preuve en parlant…

Re: Taxi Driver

Posté : 24 juil. 2026 19:15
par Nowe
Ethan resta bouche bée pendant une seconde, alors qu’elle refermait la portière derrière elle. l'habitacle se remplit aussitôt d'une odeur étrange — quelque chose entre la pluie et l'ozone, comme l'air après un orage qui n'aurait jamais éclaté. Ethan jeta un œil dans le rétroviseur avant même de démarrer, par pure habitude professionnelle. Évaluer le client. Savoir à qui il avait affaire.

Ce qu'il vit le figea une seconde de trop.
Ce n'était pas seulement la beauté de cette femme — bien qu'elle fût indéniable, presque déplacée dans ce taxi crasseux qui sentait le café froid et le plastique usé. C'était autre chose. Une immobilité dans son regard. Une façon de le fixer sans ciller, comme si elle le radiographiait plutôt que de le regarder.

Il avait conduit des milliers de clients en quatre ans. Des ivrognes, des touristes perdus, des types en costume qui ne relevaient jamais les yeux de leur téléphone. Il avait appris à les catégoriser en quelques secondes, par réflexe.
Elle ne rentrait dans aucune case.

— Long Island, répéta-t-il en enclenchant le compteur, pour se donner une contenance plus qu'autre chose. Ça va nous prendre un moment avec la circulation, si vous êtes pressée…

Il laissa la phrase en suspens, un vague sous-entendu professionnel — libre à elle de préciser si elle voulait éviter les grands axes. Mais une partie de lui, la partie fatiguée, cynique, celle que Claire avait laissée derrière elle en partant, s'étonnait presque de sa propre indifférence. Une carte de crédit, une adresse, un trajet d'une heure dans la nuit. Rien d'inhabituel.
Et pourtant.

Il démarra, s'engagea dans le flot clairsemé de voitures, les essuie-glaces reprenant leur cadence monotone. Dans le rétroviseur, il la voyait toujours regarder droit devant elle, comme absente, comme si Manhattan défilant derrière la vitre n'était qu'un décor sans intérêt pour elle. Le silence s'installa, épais, seulement troublé par le bruit sourd des pneus sur l'asphalte mouillé.

— Vous n’êtes pas du coin, non ? C’est votre première fois à New York ?

Il ne savait pas encore qu'il venait peut-être de poser la dernière question de trop à la mauvaise personne — ou, plus étrangement, la première d'une longue série de nuits qui allaient tout changer.

Re: Taxi Driver

Posté : 03 août 2026 01:51
par Reine Alice Korvander
Le chauffeur de taxi lui fit observer que la route allait être longue. Manhattan était après tout très souvent embouchonné, et, pour rejoindre Long Island, il fallait sortir de Manhattan, rejoindre Brooklyn, et s’enfoncer ensuite dans ce long bras de terre que constituait Long Island, en quittant peu à peu les zones urbaines pour des régions plus rurales. Elle préférait le calme au brouhaha. New York était une ville surpeuplée à ses yeux. Elle n’oserait imaginer ce que c’était que de vivre dans d’autres métropoles étouffantes comme Singapour, ou Bangkok. Tout en restant pensive, le chauffeur de taxi commença à discuter avec elle. Elle savait que certains avaient naturellement tendance à être bavards. Cela ne la dérangeait pas. Elle était agoraphobe, mais les conversations étaient importantes. Elle apprenait beaucoup grâce à cela. Le fait que son apparence ressemble à Léa Seydoux n’était pas un hasard, tout comme le choix de son nom. Elle avait eu cette idée en regardant des films populaires, et avait constaté que cette actrice apparaissait dans les derniers films de James Bond. En la voyant dans sa robe satinée, elle avait su que ce serait le bon modèle. Dans ces films, Léa Seydoux incarnait « Madeleine Swann », une jeune femme au passé trouble, qui cachait bien son jeu. Elle avait juste trouvé le prénom, Madeleine, un peu trop cliché, et, comme elle était aux États-Unis, elle avait opté pour un prénom anglais. « Elisabeth » restait un prénom adapté ; outre qu’il s’agissait du prénom de la défunte reine d’Angleterre, dont les funérailles représentaient l’évènement audiovisuel le plus vu de l’Histoire (4 milliards de téléspectateurs), c’était aussi un prénom très prisé aux États-Unis.

Il lui demanda si c’était sa première fois à New York. Elisabeth sourit doucement en relevant la tête.

« Cela se voit tant que ça ? Je viens de la France… Je suis venue ici… Pour une raison idiote, futile. »

La jeune femme se tut pendant quelques instants. Dehors, il continuait à pleuvoir. Elle poursuivit ensuite, après quelques instants :

« J’avais rencontré un homme… En ligne. Je pensais que c’était sérieux, alors… J’ai profité de mes vacances pour venir le voir. Malheureusement… Les hommes sont parfois décevants. Enfin, je m’y attendais un peu. J’ai pris de l’avance. Dans quelques jours, mes amies me rejoindront, et on fera un road trip en suivant la route 66. »

L’autoroute 66 était bien connue, car elle traversait tout le pays, d’une côte à l’autre. C’était donc une autoroute classique pour les touristes souhaitant visiter les États-Unis.

« On doit repartir à Los Angeles, vous connaissez des coins sympas à voir, au fait ? Les gratte-ciel, c’est impressionnant, mais un peu… Étouffant. C’est pour ça que j’ai pris un logement à Long Island, ça me rappelle ma Bretagne. »

Elisabeth parlait très bien l’anglais, même si on pouvait sentir son accent français, dans la manière dont elle hachait certains mots, ou prononçait les mots anglais de manière française, en faisant l’intonation sur certaines parties des mots qui ne correspondaient pas aux intonations anglaises.

Re: Taxi Driver

Posté : 04 août 2026 16:12
par Nowe
Le taxi poursuivait sa route dans la circulation nocturne, les essuie-glaces balayant inlassablement le pare-brise tandis que les lumières de Manhattan se reflétaient sur l'asphalte détrempé. Ethan écoutait distraitement le récit de sa passagère, se contentant d'acquiescer de temps à autre.

Lorsqu'elle évoqua cet homme rencontré sur Internet, il sentit pourtant ses mains se crisper imperceptiblement sur le volant.
Il connaissait cette sensation.

L'attente. L'espoir que l'on nourrit pendant des semaines, parfois des mois, avant qu'il ne s'effondre en quelques instants.
Il ne répondit pas tout de suite. Son regard resta fixé sur la route, comme si les phares des voitures qui défilaient devant lui suffisaient à retenir son attention.

« Je suis désolé... »

Les mots lui échappèrent presque malgré lui.

« Personne ne devrait traverser un océan pour rentrer avec ce genre de souvenir. »

Sa voix était restée calme, mais quelque chose s'y était glissé malgré lui. Une fatigue discrète. Une compréhension qu'il n'aurait sans doute pas eue quelques mois plus tôt.

« Alors j'imagine que New York vous doit quelques excuses », reprit-il, avec un sourire en coin et un ton plus léger, presque amusé. « Entre les embouteillages, la pluie, et ce type rencontré sur Internet, ça ne fait pas une très bonne première impression. »

Il marqua une courte pause.

« Enfin... j'imagine que les gens sont les mêmes partout. Les déceptions amoureuses n'ont pas de frontière. »

Ses doigts tapotèrent distraitement le volant au rythme des essuie-glaces. Le silence revint naturally — Ethan n'était pas un grand bavard, il préférait laisser les conversations respirer plutôt que de les remplir à tout prix.
Le taxi s'engagea sur la FDR Drive. Les gratte-ciel commençaient déjà à s'éloigner dans le rétroviseur, remplacés peu à peu par les lumières diffuses des quais de l'East River.

« Si vous cherchez à fuir les gratte-ciel, vous êtes déjà sur la bonne route », reprit-il, désignant vaguement le pare-brise. « Long Island est beaucoup plus calme. Les plages sont agréables hors saison. Montauk est magnifique si vous poussez jusque-là. Les Hamptons aussi... même si, honnêtement, c'est surtout joli quand on n'a pas à regarder le prix des maisons. »

Il eut un léger rire — le premier depuis le début de la course. Bref. Presque surpris d'exister.

« Quant à la Route 66... je vous envie un peu. Moi, je n'ai jamais quitté la côte Est. »

Encore une confidence qu'il n'avait pas prévue.
Il fronça imperceptiblement les sourcils. Qu'est-ce qui te prend ? D'habitude, il ne parlait jamais de lui aux clients. Jamais.

Quand elle lui demanda s'il connaissait des endroits sympas à LA, Il réfléchit quelques secondes avant de répondre.

« Ça dépend de ce que vous cherchez. Si vous voulez voir les endroits qu'on met sur les cartes postales, vous les trouverez facilement sans moi. Times Square, l'Empire State Building, Central Park... tout le monde vous les conseillera. Personnellement... je préfère les endroits où il y a moins de monde.»

Ce fut à ce moment-là qu'il releva les yeux vers le rétroviseur.
La jeune femme observait les lumières de la ville avec une étrange sérénité. Son visage était éclairé par intermittence, au gré des enseignes lumineuses qui défilaient derrière les vitres.
Il fronça légèrement les sourcils.
Quelque chose le dérangeait.

Non...
Quelque chose lui semblait familier.

Il continua de conduire quelques instants, cherchant dans un coin de sa mémoire, avant de laisser échapper un léger rire.

« Excusez-moi si la question paraît un peu étrange... J'ai l'impression de vous avoir déjà vue quelque part.. »

Il secoua doucement la tête.

« C'est probablement idiot. New York est pleine de gens qui ressemblent à quelqu'un d'autre. Vous me faites simplement penser à une célébrité... mais je serais incapable de dire laquelle. »

Son regard revint sur la route, où la pluie continuait de tracer ses sillons obliques sur le pare-brise, tandis que Brooklyn défilait, sombre et silencieux, de l'autre côté de la vitre.