L'art de voler un artefact sans se soucier des conséquences [Ft. Ryanne]
Posté : 31 janv. 2026 21:02
Non loin d'Aebor, ancienne capitale des Viscarii, se situent de nombreux petits villages presque anonymes, valant à peine d'être inscrits sur une carte. Le genre de villages qui n'abritent que quelques centaines d'âmes, tout au plus, et dont les habitants mènent des vies répétitives mais paisibles, alternant entre la chasse, la bûche, ou la culture de plantes médicinales. La guerre incessante entre Mijak et Lumen ne touche guère ces vies calmes et honnêtes, qui semblent figés dans le temps, rarement affectés par les événements extérieurs ou les changements incessants qui secouent Terra. À moins d'une apocalypse majeure, après tout, le monde aura toujours besoin de bois fraîchement coupé, de viande dûment chassée, ou d'herbes médicinales cueillies avec soin. Ces choses ne changent, pour ainsi dire, jamais. Ou presque.
Au grand malheur de Kalima, qui, pour sa part, adore le changement, le mouvement et les bouleversements majeurs. Oui, pour cette ancienne bourgeoise de Braavos, il n'existe rien qui puisse importer davantage que son désir incessant d'expérimenter de nouvelles choses, même, et surtout, au péril de sa propre existence. Là où plusieurs vénèrent un Dieu et obéissent à leurs souverains, Kalima, elle, vénère l'aventure, et n'obéit qu'à ses propres désirs, aussi égoïstes, puérils ou spontanés soient-ils.
Qu'est-ce que cette âme particulièrement portée vers les périples, les odyssées et l'intrigue fait dans cette immense forêt où l'immobilisme règne en maître, alors ? C'est une question très valide, et à laquelle la riche itinérante n'avait pas vraiment de réponse, jusqu'à très récemment. En réalité, elle s'est égarée dans cette région plus par obligation que par réel désir ; Aebor, après tout, se situe en plein milieu du chemin qui mène à Uman, et éventuellement, au désert de Papua. Un pèlerinage que quiconque désire quitter les terres de Viscarion se doit d'emprunter, donc, et Kalima, bien qu'elle n'ait pas d'objectif clair sur le long terme, a bien envie d'explorer le monde qui s'étend au-delà de sa province impériale natale. Cet arrêt, aussi ennuyant soit-il, est à cet effet inévitable.
Il aura au moins eu l'avantage de permettre à Kalima de dormir sur un matelas, dans une taverne quelconque qui empeste la crasse et la sueur de ces fameux "honnêtes citoyens", tous plus ennuyants et ordinaires les uns que les autres, et de manger quelque chose qui s'apparente à de la vraie nourriture, ce que les paysans locaux osent appeler un "ragoût", que la bourgeoise, elle, nommerait plutôt une "soupe aux pommes de terre et à l'eau", agrémentée de quelques morceaux de navet et de carotte, et d'un unique petit bout de viande qui aura réussi le miracle de demeurer coriace et désagréable à mâcher même après avoir mijoté durant des heures.
En toute franchise, Kalima se serait bien passée de cet avantage, en fin de compte, mais soit - voyager seule est parfois encore plus ennuyant que de se mêler au commun des mortels, aussi ignorants, sales et inintéressants soient-ils. Malgré l'absence totale de conversation palpitante ou d'interaction sociale captivante lors de ce bref arrêt, il aura tout de même eu un effet quelque peu revivifiant sur elle, en majeure partie dû au bain tiède qu'elle a pu prendre dans la misérable petite chambre qu'elle a louée à la taverne.
Après cette soirée peu mouvementée, donc, la métisse à la peau basanée s'est empressée de quitter ce village sans nom (ou, du moins, sans nom qui vaille la peine qu'elle le retienne), sûre qu'elle était qu'il ne puisse possiblement receler quoi que ce soit qui soit digne d'intérêt... Du moins, c'est ce qu'elle pensait, jusqu'à ce qu'elle ne tombe, à l'autre extrémité de ce petit village, sur un bâtiment bien singulier, qu'elle n'avait pas pris la peine de considérer la veille.
Situé presque à part du reste du village, ce bâtiment avait une apparence fort différente des petites maisonnées de bois et de crasse qui composaient le reste du hameau. Celui-ci ressemblait plutôt à une structure historique, une espèce de temple ancien, érigé à la gloire d'une quelconque déesse oubliée, et qui, malgré son état quelque peu affecté par les siècles et le manque d'entretien actif, semblait étonnamment habité, ou du moins, emprunté par un groupe quelconque. Car, oui, par les fenêtres aux épaisses meurtrières du temple, Kalima pouvait apercevoir la lueur tremblotante d'une torche, et surtout, l'ombre de quelques vagues silhouettes, qu'elle devinait porter de longues robes à capuches.
Intriguée, Kalima s'est discrètement glissée dans ce bâtiment, usant de son pouvoir illusoire pour éviter de se faire surprendre, en se cachant stratégiquement derrière un mur factice lorsque l'une de ces silhouettes risquait de la voir, profitant de l'architecture intérieure inusitée et labyrinthique de l'endroit. À vrai dire, ce truc un peu stupide n'aurait certainement pas marché si les dites silhouettes n'étaient pas très clairement occupées par autre chose. Une espèce de rituel, à vrai dire, que Kalima a pu observer un petit moment depuis l'ombre d'une alcôve. À quoi donc s'était-elle mêlée ? Un culte, ou une espèce de célébration religieuse étonnamment discrète ? Le mystère demeurait plein, et suffisait à occuper la descendante des Démons pendant un bref instant.
Mais puisque tout cela manquait curieusement de sacrifices, de manifestations magiques ou d'orgies, l'intérêt de Kalima ne fut pas retenu bien longtemps. En fait, elle n'a retenu presque rien de tout ce qu'elle a pu entendre de la part de ces gens étrangement habillés, occupés à murmurer des formules ésotériques quelconques. Bien vite, elle s'est rendue compte que cet endroit, aussi différent du reste du village soit-il, était également ennuyant et crasse, et qu'il n'avait donc pas bien plus de valeur à ses yeux... Jusqu'à ce que ses yeux ambrés, justement, se posent sur ce que le chef apparent de ce petit groupe tenait entre ses mains.
Une espèce de lampe étrange, apparemment faite en or, dotée d'un étrange appendice, une espèce de bec par lequel, peut-être, l'on peut se débarrasser de la cire d'une chandelle une fois qu'elle est complètement fondue. C'est du moins la seule utilité que Kalima pouvait deviner à cette forme étrange, qu'elle n'avait jamais vue par le passé - mais ce n'est ni l'or, ni la forme particulière de la lampe qui a pu retenir son attention. Kalima, après tout, est déjà riche, et son fidèle havre-sac ne manque pas d'or et d'objets à haute valeur. Non, ce qui a retenu son attention, c'est la révérence avec laquelle tous les autres membres du groupe se sont agenouillés quand leur chef a soulevé la lampe devant eux, déblatérant cette fois ses formules ésotériques avec bien plus de force et de vigueur, et l'étrange aura qui s'est ensuite déployée autour de l'objet, comme s'il était habité non pas d'une bougie ordinaire, mais de quelque chose de bien plus mystérieux, et très clairement de nature magique.
Ça, ça devenait déjà bien plus intéressant pour elle. Ses instincts kleptomanes ont rapidement pris le dessus sur toute forme de préservation de soi ou de simple bon sens qui puisse abriter son cerveau - si de telles choses existent véritablement en elle, ce dont elle doute elle-même. Dès lors, elle a attendu avec impatience que le chef de ces silhouettes encapuchonnées dépose sa lampe, visiblement prêt à mener la seconde étape du rituel auquel elles s'adonnaient, et, surgissant de derrière son muret factice, devant leurs regards étonnés et figés d'effroi, elle a employé sa technique de vol la plus efficace.
C'est-à-dire qu'elle a placé un bon coup de genou dans les parties intimes du chef, avant de s'emparer de la lampe sans plus de cérémonie. Là, comme ça, sans prendre la peine de se cacher, ou au moins d'attendre qu'il y ait moins de témoins.
- Et hop !, s'est-elle simplement exclamée tandis que le pauvre homme s'effondrait à côté d'elle, les mains posées sur ses testicules torturés et un gémissement aux lèvres. À moi, maintenant. ~
Certains diront que ce geste était audacieux. D'autres diront qu'il était simplement stupide, puisque Kalima est clairement reconnaissable, avec sa belle robe rouge, ses cornes uniques, sa queue emblématique, et les petites formations rocailleuses qui ornent ses joues. Personne ne ressemble à Kalima sauf Kalima, et elle n'est pas exactement dure à voir même dans une foule, et encore moins parmi les villageois ordinaires qui habitent ces lieux. La dame, donc, aura effectué ce vol spontané sans prendre la simple peine de chercher une quelconque forme d'anonymat.
Évidemment, le petit groupe de cultistes n'est pas resté figé bien longtemps. D'un instinct commun, ils ont tenté de franchir la courte distance qui les séparait de Kalima, mais hélas, c'était sans compter sur son pouvoir de matérialisation et ses propres instincts. Au lieu de la plaquer comme ils l'entendaient, ils se sont plutôt frappés contre un mur de lumière solide, et avant qu'ils ne puissent même penser à le contourner, un autre mur s'est formé sur leur gauche, puis sur leur droite, et finalement derrière eux. Kalima, le bras tendu et un sourire espiègle aux lèvres, venait de les enfermer dans une boîte. Jurons et menaces s'envolaient de toutes parts à son égard, mais elle n'en avait cure. Donnant nonchalamment un autre coup de pied au visage du chef avant qu'il ne puisse se relever, elle a pris quelques instants pour admirer la lampe à la lueur des torches, avant de la fourguer dans son havre-sac comme s'il s'agissait d'un simple bibelot.
- Merci pour tout, les amis ! Sans rancune, hein ?
- Tu vas mourir, sale profane !, s'est exclamée une voix en réponse.
- Tes heures sont comptées !, aura crié une autre.
- SI, AVEC RANCUNE ! AVEC TOUT PLEIN DE RANCUNE !!, a ajouté la voix la plus jeune du groupe.
Cela aura tout juste eu l'effet de faire rire Kalima, qui s'est ensuite enfuie par la fenêtre la plus près, sautant du deuxième étage et atterrissant avec une petite culbute somme toute inutile, mais toujours plaisante à faire lorsqu'on est agile comme elle et qu'on aime se donner en spectacle. Bien sûr, dès qu'elle a franchi une distance de plus de 25 mètres entre le groupe et elle, ses murs d'énergie sont devenus intangibles, libérant les pauvres cultistes désemparés ; mais à ce moment, Kalima était déjà en train de courir en direction de la forêt, hilare, tandis que les membres de ce groupe mystérieux, eux, s'écrasaient misérablement au sol sous l'effet de cette dissipation soudaine, lui accordant quelques secondes supplémentaires pour fuir et disparaître parmi les arbres.
Une des nombreuses qualités de Kalima, outre son flair, son panache et son manque complet de décence humaine, est qu'elle ne manque absolument pas de cardio. Courir sur une longue distance n'est pas bien difficile pour la jeune dame, bien plus agile et rapide que ne le suggère sa jolie robe, qui aura d'ailleurs un peu souffert de ce passage entre les arbres, prise quelques fois dans les branches les plus basses. Et les cultistes, quant à eux, ne sont visiblement pas de bons traqueurs, parce que très bientôt, la bourgeoise itinérante ne les entend plus derrière elle.
Encore un peu plus de distance, rien que pour être sûre de ne pas être dérangée de sitôt, et la métisse trouve enfin une petite clairière, où elle décide de s'arrêter un moment, histoire de reprendre un peu son souffle et, surtout, de plonger la main dans son havre-sac pour en retirer l'artefact et l'admirer de plus près, à la lumière du soleil. C'est là où votre narrateur la rejoint au temps présent, pouvant enfin cesser d'utiliser l'imparfait et le participe passé pour décrire l'action. C'est que ça commençait à devenir un peu lourd, il faut l'avouer.
- Eh bien, eh bien, qu'avons-nous là ?, murmure-t-elle en observant la lampe étrange sous plusieurs angles, parlant à son havre-sac comme elle a pris l'habitude de le faire lorsque personne ne l'observe. Ce n'est certainement pas une chandelle qui brille là-dedans, n'est-ce pas ? Non, ça empeste la magie, pour sûr...
Curieuse, Kalima tente d'ouvrir la lampe, mais elle demeure mystérieusement scellée, comme si une force inconnue aspirait son couvercle de l'intérieur, refusant obstinément de la laisser le soulever. Pas de loquet, de cadenas ou de mécanisme à tourner pour retirer ce satané couvercle ; il devrait, en toute apparence, se soulever aussi aisément que n'importe quel couvercle de lampe, et pourtant, il résiste à ses tentatives répétées, quand bien même elle y met toute sa force et sa volonté.
- Oh, ne joue pas aux timides, je sais que tu ne demandes qu'à me révéler tous tes secrets, murmure-t-elle encore, s'adressant cette fois-ci à la lampe elle-même.
Oui, bon, quand on voyage en solitaire la majorité du temps, et qu'on n'a trouvé personne à qui faire la conversation depuis plusieurs jours, c'est normal de parler aux objets, d'accord ? À qui d'autre parlerait-on, sinon ? Le silence ne fait que rendre la solitude plus lourde et aliénante, alors ne soyez pas surpris que notre protagoniste se mette à discuter avec des objets. C'est ça, ou devenir (encore plus) folle.
Et c'est là, donc, que Kalima écoule quelques minutes à tenter inutilement d'ouvrir cette satanée lampe, tentant d'utiliser un couteau comme levier, avant de la cogner contre un arbre, comme certains sur Terre le feraient avec une télécommande, espérant la faire miraculeusement fonctionner. Ça ne prend pas particulièrement, évidemment, et la pauvre voleuse finit par se lasser de ses tentatives. Avec un soupir, elle se laisse couler contre le même arbre, appuyant son dos sur le tronc tandis qu'elle s'assoit sur l'herbre fraîche, les genoux légèrement relevés et la lampe reposant sur ses cuisses.
- Tu veux faire la difficile ? Très bien. Je suis sûre qu'on trouvera quelqu'un qui saura t'ouvrir, quelque part... Probablement dans une ville civilisée, et pas dans un de ces satanés villages poisseux, cela dit, prononce-t-elle plus posément, avant de pousser un second soupir.
Le vol et la fuite-poursuite auront réussi à l'amuser un petit moment, mais voilà déjà que l'ennui retombe sur elle comme un linceul. Kalima a réussi à voler une lampe magique, rien que pour pimenter sa journée... Et quoi, maintenant ? Le satané machin refuse de s'ouvrir, et elle se trouve de nouveau seule dans la foutue forêt. Peut-être que cogner à la porte du temple et tenter de faire semblant de vouloir rejoindre le culte aurait été un meilleur plan, finalement. Elle en aurait peut-être tiré une forme de conversation décente, au lieu de se faire de nouveaux ennemis. Mais non, elle n'en a fait qu'à sa tête, encore une fois, et qu'en a-t-elle tiré ? Un artefact sans valeur et des déchirures dans une robe qui lui plaisait bien.
Bravo, Kalima. Tu t'es surmenée à nouveau. Et maintenant, tu es encore seule, sans plus rien pour t'occuper l'esprit ou apporter un peu de panache à cette journée qui redevient rapidement fade et sans intérêt.
Si seulement quelqu'un qui ne soit pas un villageois anonyme ou un cultiste idiot pouvait miraculeusement se présenter à elle... Afin qu'elle puisse parler à autre chose qu'à ses possessions, volées ou autrement.
Ou peut-être devrait-elle simplement trouver autre chose à voler, histoire d'avoir un autre petit coup d'adrénaline.
Au grand malheur de Kalima, qui, pour sa part, adore le changement, le mouvement et les bouleversements majeurs. Oui, pour cette ancienne bourgeoise de Braavos, il n'existe rien qui puisse importer davantage que son désir incessant d'expérimenter de nouvelles choses, même, et surtout, au péril de sa propre existence. Là où plusieurs vénèrent un Dieu et obéissent à leurs souverains, Kalima, elle, vénère l'aventure, et n'obéit qu'à ses propres désirs, aussi égoïstes, puérils ou spontanés soient-ils.
Qu'est-ce que cette âme particulièrement portée vers les périples, les odyssées et l'intrigue fait dans cette immense forêt où l'immobilisme règne en maître, alors ? C'est une question très valide, et à laquelle la riche itinérante n'avait pas vraiment de réponse, jusqu'à très récemment. En réalité, elle s'est égarée dans cette région plus par obligation que par réel désir ; Aebor, après tout, se situe en plein milieu du chemin qui mène à Uman, et éventuellement, au désert de Papua. Un pèlerinage que quiconque désire quitter les terres de Viscarion se doit d'emprunter, donc, et Kalima, bien qu'elle n'ait pas d'objectif clair sur le long terme, a bien envie d'explorer le monde qui s'étend au-delà de sa province impériale natale. Cet arrêt, aussi ennuyant soit-il, est à cet effet inévitable.
Il aura au moins eu l'avantage de permettre à Kalima de dormir sur un matelas, dans une taverne quelconque qui empeste la crasse et la sueur de ces fameux "honnêtes citoyens", tous plus ennuyants et ordinaires les uns que les autres, et de manger quelque chose qui s'apparente à de la vraie nourriture, ce que les paysans locaux osent appeler un "ragoût", que la bourgeoise, elle, nommerait plutôt une "soupe aux pommes de terre et à l'eau", agrémentée de quelques morceaux de navet et de carotte, et d'un unique petit bout de viande qui aura réussi le miracle de demeurer coriace et désagréable à mâcher même après avoir mijoté durant des heures.
En toute franchise, Kalima se serait bien passée de cet avantage, en fin de compte, mais soit - voyager seule est parfois encore plus ennuyant que de se mêler au commun des mortels, aussi ignorants, sales et inintéressants soient-ils. Malgré l'absence totale de conversation palpitante ou d'interaction sociale captivante lors de ce bref arrêt, il aura tout de même eu un effet quelque peu revivifiant sur elle, en majeure partie dû au bain tiède qu'elle a pu prendre dans la misérable petite chambre qu'elle a louée à la taverne.
Après cette soirée peu mouvementée, donc, la métisse à la peau basanée s'est empressée de quitter ce village sans nom (ou, du moins, sans nom qui vaille la peine qu'elle le retienne), sûre qu'elle était qu'il ne puisse possiblement receler quoi que ce soit qui soit digne d'intérêt... Du moins, c'est ce qu'elle pensait, jusqu'à ce qu'elle ne tombe, à l'autre extrémité de ce petit village, sur un bâtiment bien singulier, qu'elle n'avait pas pris la peine de considérer la veille.
Situé presque à part du reste du village, ce bâtiment avait une apparence fort différente des petites maisonnées de bois et de crasse qui composaient le reste du hameau. Celui-ci ressemblait plutôt à une structure historique, une espèce de temple ancien, érigé à la gloire d'une quelconque déesse oubliée, et qui, malgré son état quelque peu affecté par les siècles et le manque d'entretien actif, semblait étonnamment habité, ou du moins, emprunté par un groupe quelconque. Car, oui, par les fenêtres aux épaisses meurtrières du temple, Kalima pouvait apercevoir la lueur tremblotante d'une torche, et surtout, l'ombre de quelques vagues silhouettes, qu'elle devinait porter de longues robes à capuches.
Intriguée, Kalima s'est discrètement glissée dans ce bâtiment, usant de son pouvoir illusoire pour éviter de se faire surprendre, en se cachant stratégiquement derrière un mur factice lorsque l'une de ces silhouettes risquait de la voir, profitant de l'architecture intérieure inusitée et labyrinthique de l'endroit. À vrai dire, ce truc un peu stupide n'aurait certainement pas marché si les dites silhouettes n'étaient pas très clairement occupées par autre chose. Une espèce de rituel, à vrai dire, que Kalima a pu observer un petit moment depuis l'ombre d'une alcôve. À quoi donc s'était-elle mêlée ? Un culte, ou une espèce de célébration religieuse étonnamment discrète ? Le mystère demeurait plein, et suffisait à occuper la descendante des Démons pendant un bref instant.
Mais puisque tout cela manquait curieusement de sacrifices, de manifestations magiques ou d'orgies, l'intérêt de Kalima ne fut pas retenu bien longtemps. En fait, elle n'a retenu presque rien de tout ce qu'elle a pu entendre de la part de ces gens étrangement habillés, occupés à murmurer des formules ésotériques quelconques. Bien vite, elle s'est rendue compte que cet endroit, aussi différent du reste du village soit-il, était également ennuyant et crasse, et qu'il n'avait donc pas bien plus de valeur à ses yeux... Jusqu'à ce que ses yeux ambrés, justement, se posent sur ce que le chef apparent de ce petit groupe tenait entre ses mains.
Une espèce de lampe étrange, apparemment faite en or, dotée d'un étrange appendice, une espèce de bec par lequel, peut-être, l'on peut se débarrasser de la cire d'une chandelle une fois qu'elle est complètement fondue. C'est du moins la seule utilité que Kalima pouvait deviner à cette forme étrange, qu'elle n'avait jamais vue par le passé - mais ce n'est ni l'or, ni la forme particulière de la lampe qui a pu retenir son attention. Kalima, après tout, est déjà riche, et son fidèle havre-sac ne manque pas d'or et d'objets à haute valeur. Non, ce qui a retenu son attention, c'est la révérence avec laquelle tous les autres membres du groupe se sont agenouillés quand leur chef a soulevé la lampe devant eux, déblatérant cette fois ses formules ésotériques avec bien plus de force et de vigueur, et l'étrange aura qui s'est ensuite déployée autour de l'objet, comme s'il était habité non pas d'une bougie ordinaire, mais de quelque chose de bien plus mystérieux, et très clairement de nature magique.
Ça, ça devenait déjà bien plus intéressant pour elle. Ses instincts kleptomanes ont rapidement pris le dessus sur toute forme de préservation de soi ou de simple bon sens qui puisse abriter son cerveau - si de telles choses existent véritablement en elle, ce dont elle doute elle-même. Dès lors, elle a attendu avec impatience que le chef de ces silhouettes encapuchonnées dépose sa lampe, visiblement prêt à mener la seconde étape du rituel auquel elles s'adonnaient, et, surgissant de derrière son muret factice, devant leurs regards étonnés et figés d'effroi, elle a employé sa technique de vol la plus efficace.
C'est-à-dire qu'elle a placé un bon coup de genou dans les parties intimes du chef, avant de s'emparer de la lampe sans plus de cérémonie. Là, comme ça, sans prendre la peine de se cacher, ou au moins d'attendre qu'il y ait moins de témoins.
- Et hop !, s'est-elle simplement exclamée tandis que le pauvre homme s'effondrait à côté d'elle, les mains posées sur ses testicules torturés et un gémissement aux lèvres. À moi, maintenant. ~
Certains diront que ce geste était audacieux. D'autres diront qu'il était simplement stupide, puisque Kalima est clairement reconnaissable, avec sa belle robe rouge, ses cornes uniques, sa queue emblématique, et les petites formations rocailleuses qui ornent ses joues. Personne ne ressemble à Kalima sauf Kalima, et elle n'est pas exactement dure à voir même dans une foule, et encore moins parmi les villageois ordinaires qui habitent ces lieux. La dame, donc, aura effectué ce vol spontané sans prendre la simple peine de chercher une quelconque forme d'anonymat.
Évidemment, le petit groupe de cultistes n'est pas resté figé bien longtemps. D'un instinct commun, ils ont tenté de franchir la courte distance qui les séparait de Kalima, mais hélas, c'était sans compter sur son pouvoir de matérialisation et ses propres instincts. Au lieu de la plaquer comme ils l'entendaient, ils se sont plutôt frappés contre un mur de lumière solide, et avant qu'ils ne puissent même penser à le contourner, un autre mur s'est formé sur leur gauche, puis sur leur droite, et finalement derrière eux. Kalima, le bras tendu et un sourire espiègle aux lèvres, venait de les enfermer dans une boîte. Jurons et menaces s'envolaient de toutes parts à son égard, mais elle n'en avait cure. Donnant nonchalamment un autre coup de pied au visage du chef avant qu'il ne puisse se relever, elle a pris quelques instants pour admirer la lampe à la lueur des torches, avant de la fourguer dans son havre-sac comme s'il s'agissait d'un simple bibelot.
- Merci pour tout, les amis ! Sans rancune, hein ?
- Tu vas mourir, sale profane !, s'est exclamée une voix en réponse.
- Tes heures sont comptées !, aura crié une autre.
- SI, AVEC RANCUNE ! AVEC TOUT PLEIN DE RANCUNE !!, a ajouté la voix la plus jeune du groupe.
Cela aura tout juste eu l'effet de faire rire Kalima, qui s'est ensuite enfuie par la fenêtre la plus près, sautant du deuxième étage et atterrissant avec une petite culbute somme toute inutile, mais toujours plaisante à faire lorsqu'on est agile comme elle et qu'on aime se donner en spectacle. Bien sûr, dès qu'elle a franchi une distance de plus de 25 mètres entre le groupe et elle, ses murs d'énergie sont devenus intangibles, libérant les pauvres cultistes désemparés ; mais à ce moment, Kalima était déjà en train de courir en direction de la forêt, hilare, tandis que les membres de ce groupe mystérieux, eux, s'écrasaient misérablement au sol sous l'effet de cette dissipation soudaine, lui accordant quelques secondes supplémentaires pour fuir et disparaître parmi les arbres.
Une des nombreuses qualités de Kalima, outre son flair, son panache et son manque complet de décence humaine, est qu'elle ne manque absolument pas de cardio. Courir sur une longue distance n'est pas bien difficile pour la jeune dame, bien plus agile et rapide que ne le suggère sa jolie robe, qui aura d'ailleurs un peu souffert de ce passage entre les arbres, prise quelques fois dans les branches les plus basses. Et les cultistes, quant à eux, ne sont visiblement pas de bons traqueurs, parce que très bientôt, la bourgeoise itinérante ne les entend plus derrière elle.
Encore un peu plus de distance, rien que pour être sûre de ne pas être dérangée de sitôt, et la métisse trouve enfin une petite clairière, où elle décide de s'arrêter un moment, histoire de reprendre un peu son souffle et, surtout, de plonger la main dans son havre-sac pour en retirer l'artefact et l'admirer de plus près, à la lumière du soleil. C'est là où votre narrateur la rejoint au temps présent, pouvant enfin cesser d'utiliser l'imparfait et le participe passé pour décrire l'action. C'est que ça commençait à devenir un peu lourd, il faut l'avouer.
- Eh bien, eh bien, qu'avons-nous là ?, murmure-t-elle en observant la lampe étrange sous plusieurs angles, parlant à son havre-sac comme elle a pris l'habitude de le faire lorsque personne ne l'observe. Ce n'est certainement pas une chandelle qui brille là-dedans, n'est-ce pas ? Non, ça empeste la magie, pour sûr...
Curieuse, Kalima tente d'ouvrir la lampe, mais elle demeure mystérieusement scellée, comme si une force inconnue aspirait son couvercle de l'intérieur, refusant obstinément de la laisser le soulever. Pas de loquet, de cadenas ou de mécanisme à tourner pour retirer ce satané couvercle ; il devrait, en toute apparence, se soulever aussi aisément que n'importe quel couvercle de lampe, et pourtant, il résiste à ses tentatives répétées, quand bien même elle y met toute sa force et sa volonté.
- Oh, ne joue pas aux timides, je sais que tu ne demandes qu'à me révéler tous tes secrets, murmure-t-elle encore, s'adressant cette fois-ci à la lampe elle-même.
Oui, bon, quand on voyage en solitaire la majorité du temps, et qu'on n'a trouvé personne à qui faire la conversation depuis plusieurs jours, c'est normal de parler aux objets, d'accord ? À qui d'autre parlerait-on, sinon ? Le silence ne fait que rendre la solitude plus lourde et aliénante, alors ne soyez pas surpris que notre protagoniste se mette à discuter avec des objets. C'est ça, ou devenir (encore plus) folle.
Et c'est là, donc, que Kalima écoule quelques minutes à tenter inutilement d'ouvrir cette satanée lampe, tentant d'utiliser un couteau comme levier, avant de la cogner contre un arbre, comme certains sur Terre le feraient avec une télécommande, espérant la faire miraculeusement fonctionner. Ça ne prend pas particulièrement, évidemment, et la pauvre voleuse finit par se lasser de ses tentatives. Avec un soupir, elle se laisse couler contre le même arbre, appuyant son dos sur le tronc tandis qu'elle s'assoit sur l'herbre fraîche, les genoux légèrement relevés et la lampe reposant sur ses cuisses.
- Tu veux faire la difficile ? Très bien. Je suis sûre qu'on trouvera quelqu'un qui saura t'ouvrir, quelque part... Probablement dans une ville civilisée, et pas dans un de ces satanés villages poisseux, cela dit, prononce-t-elle plus posément, avant de pousser un second soupir.
Le vol et la fuite-poursuite auront réussi à l'amuser un petit moment, mais voilà déjà que l'ennui retombe sur elle comme un linceul. Kalima a réussi à voler une lampe magique, rien que pour pimenter sa journée... Et quoi, maintenant ? Le satané machin refuse de s'ouvrir, et elle se trouve de nouveau seule dans la foutue forêt. Peut-être que cogner à la porte du temple et tenter de faire semblant de vouloir rejoindre le culte aurait été un meilleur plan, finalement. Elle en aurait peut-être tiré une forme de conversation décente, au lieu de se faire de nouveaux ennemis. Mais non, elle n'en a fait qu'à sa tête, encore une fois, et qu'en a-t-elle tiré ? Un artefact sans valeur et des déchirures dans une robe qui lui plaisait bien.
Bravo, Kalima. Tu t'es surmenée à nouveau. Et maintenant, tu es encore seule, sans plus rien pour t'occuper l'esprit ou apporter un peu de panache à cette journée qui redevient rapidement fade et sans intérêt.
Si seulement quelqu'un qui ne soit pas un villageois anonyme ou un cultiste idiot pouvait miraculeusement se présenter à elle... Afin qu'elle puisse parler à autre chose qu'à ses possessions, volées ou autrement.
Ou peut-être devrait-elle simplement trouver autre chose à voler, histoire d'avoir un autre petit coup d'adrénaline.