C'était donc un gros « Non ! ». Rëko masqua du mieux possible sa déception - elle qui aurait tant aimé labourer de ses griffes le minois de cette insolente petite blonde...
Un soupir lui échappa tout de même.
- Choisir de continuer à supporter cette capricieuse enfant... Vous êtes vraiment trop dur avec vous-même !
Elle ne protesta pas davantage. Son Maître prononça le nom du champion gobelin. Les yeux jaunes de Noirci tremblèrent un court instant avant de se raffermir sur le visage implacable de son ancien supérieur. Il résistait à son autorité. Parce qu'il était sous l'emprise d'un autre, beaucoup moins homme que lui. Contrairement à son énorme lame, que des bras décharnés avaient soutenue jusqu'ici. Sans prévenir, l'acier tranchant chuta au sol alors que les mains grisâtres s'étaient mises à remuer de façon erratique.
D'abord surpris, le champion gobelin grogna de frustration avant de se cramponner au manche maudit.
- Ne le lâche pas ! rugit Amanita. Je ne tiens pas à ce que ces mains touchent le sol et se mettent à ramper dans toute la pièce.
La Wyvérienne succubisée sourit face à cette injonction.
- Et bien alors ? On rencontre des petits problèmes de logistique ?
La prêtresse siffla à son attention.
- Et toi ? Lequel de ces mots tu ne comprends pas, entre « ferme » et « ta gueule » ?!
Avec une moue hilare, Rëko leva innocemment les mains puis fit mine, entre son index et son pouce, de tirer une braguette invisible le long de ses lèvres taquines.
Maurice Malné reprit sa sinistre leçon de contrôle, crachant ses mots avec un calme trompeur.
Et, au grand déplaisir de la prêtresse, il n'avait toujours pas daigné lever son auguste cul de son siège !
Elle commença sérieusement à bouillir lorsqu'il se fit passer pour quelqu'un de miséricordieux en lui proposant un duel avec sa prétendue Sœur.
- Vous n'êtes toujours pas en position de négocier votre survie, espèce de sinistre pantouflard !
Elle agita son sceptre vers lui, aiguillant par ce simple geste d'autorité tous les regards de la fratrie gobeline. Ils se mirent également à grogner, et à s'avancer lentement vers leur chef qu'ils n'allaient sans doute par tarder à destituer de force...
Rëko feula à leur attention ; son champion, lui, avait adopté une posture un peu plus ramassée, sa main d'arme prête à dégainer.
- Cette misérable petite peureuse ne mérite pas d'être ma Sœur de Péché, maugréa la succube, ses traits contractés comme ceux d'un félin près à bondir. J'aurais dû l'égorger, ce fameux jour, dans la vieille église...
Amanita sourit d'un air mauvais. On eût presque dit une poupée possédée si ses yeux n'étaient pas devenus aussi jaune.
- Aujourd'hui, vous perdez votre père tout comme il m'a pris mes compagnons d'aventure !
La tête de sa canne s'illumina intensément. Le blanc et le noir se mirent à tourbillonner tout autour, formant comme un barrage. La prêtresse le tenait des deux mains, perpendiculaire face à buste plat, quand un puissant rayon de nature chaotique fusa droit vers le démoniste ! Le bruit des chaînes fut avalé par le sifflement de deux énergies diamétralement opposées, et pourtant concentrées en un seul tir. Il y eut du mouvement dans le coin de la pièce... Puis survint le flash éblouissant !
Quant l'explosion de lumière se fut entièrement dissipée au même titre que la poussière soulevée, les occupants de la pièce se rendirent alors compte que rien n'avait changé ; Maurice Malné était toujours assis sur son trône de fortune, ses plus fidèles serviteurs postés à ses côtés.
La scène ressemblait à celle d'avant le tir, à une unique différence près : Morgenstern, la wyverne caparaçonnée, se tenait dans la trajectoire de l'attaque, le dessus de son crâne blindé encore fumant.
- Mais...ce n'est pas possible !
Elle avait, semble-t-il, commis une sérieuse erreur de calcul.
L'enfant de Rëko releva la tête, ses petits yeux mauvais rencontrant ceux de sa confuse assaillante.
Amanita, qui avait descendu les mains, eut un mouvement de recul.
- C-comment a-t-il fait pour survivre à ma toute nouvelle puissance ?!
- C'est là toute la splendeur de ma descendance Crépusculaire, se rasséréna la succube, soudain beaucoup plus détendue que tout à l'heure. Même si je dois bien avouer qu'avec ce nouveau corps, coucher avec un simple garde s'est avéré beeeauuucoup plus productif que prévu~
Elle effectua trois pas élégants avant de balancer ses jambes par-dessus le dos hirsute de son puissant fils, s'y installant en amazone.
Contrairement à tous les monstres que la Korë de l'époque avait engendrés, Morgenstern, lui, ne vit aucun inconvénient à ce qu'elle le traite comme une monture.
- Maître Malné, reprit Rëko, sa queue de diablesse remuant au-dessus de ses fesses insolentes. Elle n'a pas hésité une seule seconde à vous attaquer, alors je vous le (re)demande très cordialement : autorisez-moi à la donner en pâture à cette brave bête que je chevauche.
Amanita, qui avait définitivement perdu son calme, la foudroya du regard.
- Non ! Vous devez TOUS mourir !
La prêtresse du Chaos leva de nouveau son sceptre... quand elle s'interrompit soudain, le visage blême.
A un pas d'elle, le rônin se trouvait là, parfaitement silencieux, l'acier en suspension dans l'air à un centimètre de sa gorge.
- Il est encore temps de renoncer à cette servitude, souffla-t-il derrière son masque d'oni.
Amanita le regarda, interdite. Puis ses lèvres articulèrent le nom fatidique :
- ...Noirci.
Furieux, le colosse verdâtre balança un poing massif dans l'axe de Notrös ! L'assassin esquiva cette lourde frappe, répliquant d'un bref mouvement de sabre. Le champion gobelin vit sa main droite, tranchée nette au niveau de l'avant-bras, se détacher et voler dans les airs. Il ne hurla pas de douleur, ses petits yeux jaunes fixés sur le masque du guerrier.
Notrös secoua la tête.
- Mauvaise idée.
Cette fois-ci, il lui expédia son moignon sanglant dans le torse ! Le champion de Rëko accusa plus ou moins ce coup désespéré, absorbant une partie du choc en effectuant un formidable salto arrière avant de rebondir contre un mur, d'y fléchir les jambes et de se projeter sur le puissant gobelin.
La bataille était engagée.